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Gérard Chaliand

Gérard ChaliandEcrivainGéopolitologue /// Writer & Geopolitologist

France /// France

 

Gérard Chaliand  est spécialiste des conflits armés et géostratège.
Homme de terrain il a été  observateur-participant au cours des dernières décennies dans la plupart des guérillas d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine.
Auteur de nombreux ouvrages traduits dans une demi-douzaine de langues, il a également enseigné à l'ENA, à l'Ecole de Guerre, à Harvard, Berkeley, UCLA, Capetown, Singapour etc.
Il a contribué au renouveau de la géopolitique et à la connaissance des stratégies militaires extra-occidentales.

Le Monde| 01.05.07 | 00h00 

A l’entendre, on aurait envie de dire qu’il a vécu – et continue de vivre – mille vies. Mais ce serait trop facile. Car ce qui impressionne, chez Gérard Chaliand, c’est justement la cohérence du parcours, avec des méandres, certes, mais aussi un solide fil conducteur : la passion du voyage, de la découverte de l’autre, des cultures et des civilisations “différentes”. Il a beau avoir 73 ans, être l’auteur d’une soixantaine de livres, être un spécialiste reconnu des conflits armés et des relations internationales, on devine que c’est bien le même bonhomme qui, il y a plus d’un demi-siècle, à peine sorti de l’adolescence, partait explorer le monde. Même enthousiasme, même soif de connaître.« À 16 ans, raconte-t-il, je me suis dit que jamais je ne travaillerais dans un bureau, de 8h à 6h. Et à 18 ans, j’ai décidé de bourlinguer. J’ai quitté la maison sans le consentement de mes parents, je leur ai laissé un petit mot pour dire que je partais deux jours, et je suis revenu six mois après. » Il quittait l’enfance, riche de la protection de sa mère, de l’attention de son père, « qui m’a toujours fait confiance, j’aurais aimé qu’il soit encore là pour voir», et puis de ses lectures, puisées dans les quelque 5000 livres de la bibliothèque familiale, où se côtoyaient littérature, histoire et œuvres d’anarchistes individualistes. C’était en 1952. «Je suis allé en Algérie, soi-disant la France. J’avais de quoi tenir une semaine. J’ai cherché du travail, j’ai été laveur de vitres, garçon de restaurant, plongeur, je suis parti en stop jusque dans le Sud algérien, à Ouargla, je suis remonté, j’ai cherché du boulot dans la région d’Oran. C’était peu de temps avant le début de la guerre d’Algérie. Mais on sentait que ça allait venir. C’est là que j’ai découvert la réalité coloniale.» 

De retour en France, il s’inscrit à l’École nationale des lan­gues orientales vivantes, «la seule boîte qui acceptait des non-bacheliers». Il étudie le français, l’histoire, prend des cours de russe, d’arabe. Il lit beaucoup, se plonge dans l’histoire de l’Inde et de la Chine. «J’ai appris sur les civilisations extra-occidentales une foule de choses qui m’ont servi quand je suis allé dans ce qu’on appelait le “tiers monde”.» Il voyage en Allemagne, en Autriche, en Turquie. En 1959, il est en Inde, en Iran, au Pakistan. «Entre 18 et 35 ans, j’ai fait plus de vingt-cinq métiers, démonstrateur de foire, représentant en montres et bijoux fantaisie, distributeur d’enveloppes, docker occasionnel à Gennevilliers, cuisinier français en Inde, professeur de français, d’histoire, de géographie ici et là… » 

Il poursuit l’aventure : «En 1960-1962, j’étais dans l’anticolonialisme, j’appartenais au réseau de soutien du FLN. Après l’indépendance, je suis reparti en Algérie.»
 
Il va en Afrique noire, au Sénégal, au Mali, il rencontre Sékou Touré en Guinée. En 1963, il croisera Che Guevara à Alger et puis plus tard, en 1982, dans le Panshir, en Afghanistan, Massoud : « Un stratège militaire et politique de première force, qui n’avait qu’un seul défaut: c’était un tadjik dans un pays à majorité pachtoune. » Surtout, dans les années soixante, il rencontre Amílcar Cabral, dirigeant de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. « C’était un type formidable, du calibre de Nelson Mandela. On est devenus très amis. C’est avec lui que j’ai fait mon premier maquis, en 64-66. »Arrivé à cet endroit du récit, on sent à quelque chose dans son regard, dans le ton de sa voix, que Gérard Chaliand est vraiment entré dans son élément. «Dans le maquis, j’ai toujours été du côté de l’insurrection, au nord-Vietnam pendant les bombardements américains, en Colombie avec les FARC, avec le Fatah de Yasser Arafat, le FPLP de Georges Habache, au Cachemire, aux Philipines, avec la New People’s Army, en Irak avec les Kurdes, en 1982…» Il n’y a pratiquement qu’au Sri Lanka où il était au côté de l’armée. « Sur cette île, il faut choisir. On peut pas être d’un côté et de l’autre. Les Tigres Tamouls ne me sont pas particulièrement sympathiques ; c’est un pouvoir très stalinien, très efficace sur le plan de l’organisation militaire. J’étais là non pas pour prendre parti, mais pour essayer de comprendre.» De même, en Afghanistan, récemment, il n’était pas non plus du côté de la rébellion : il est allé sur le terrain avec les hommes du gouvernement de M. Karzaï : «Je n’ai aucune attirance pour les Talibans.?Il y a des limites. Je ne peux pas avaliser le programme d’Al Quaida.»
 
Qu’est-ce qui l’attire, le pousse à arpenter ainsi les maquis? Les convictions ? Le besoin d’action ? « J’ai rarement été avec des types que je n’aimais pas, même si je gardais ma lucidité. J’ai de la sympathie pour les opprimés. Et puis j’aime la traque, c’est physique. Je préfère ça qu’être avec des types en uniforme, qui pourchassent les autres.» Est-ce qu’il a combattu ? «En principe, je suis observateur participant. Je ne me bats pas, mais si je suis encerclé, je ne me laisse pas carnarder. » On comprend pourquoi il est parti. «En France, en dehors de la guerre d’Algérie, pour un jeune type qui cherchait de l’action, il fallait aller ailleurs.» On demande alors : est-ce qu’il a ou a eu des contacts avec les services secrets? «Non. Je pars en homme libre.?Ce qui n’empêche pas, au retour, qu’on me pose des questions.» 
 
On sent toutefois qu’il y a autre chose que le désir de faire le coup de feu. Car derrière le baroudeur, il y a l’éternel adolescent qui veut tout connaître, tout comprendre, saisir le point de vue de l’autre. Ses périples lui ont fait voir le monde autrement, l’envers du décor. Il en a rapporté quantité de connaissances, d’impressions, et l’envie de les transmettre. C’est ainsi qu’il vient de publier Le Guide du voyageur, écrit avec Sophie Mousset, sa compagne de voyage depuis plus de dix ans : «Elle a apporté son propre regard, original, plus intime. L’avantage d’être avec une femme, dans certaines sociétés, c’est qu’elles peuvent ouvrir des portes totalement fermées aux hommes. Elles ont accès à un univers qui nous est étranger. Elles ont, en quelque sorte, la clé du gynécée. »

Aujourd’hui, Gérard Chaliand vit en France trois mois par an. Le reste du temps, il parcourt le monde, dernièrement en Irak et en Afghanistan, normal, c’est là que ça se passe. Il parle de ses endroits préférés : Salamanque, Madrid – «les Espagnols sont les seuls à savoir occuper l’espace urbain passé 23 heures. À 2 heures du matin, dans n’importe quelle petite ville, il y a des bistrots ouverts, ici, vous n’avez plus rien» – Bruxelles –«les estaminets, on s’y sent tout de suite bien» ; le Yémen – «il y a peut-être des endroits aussi beaux, mais il n’y a rien de plus beau».  Sophie Mousset, à ses côtés, nous révèle les siens : Bruxelles aussi, l’Écosse – «sur la côte occidentale, vers Oban, on trouve sans doute les plus beaux paysages du monde» – la Nouvelle-Zélande, et puis l’Iran, «absolument fascinant. La jeunesse est très moderne, très critique, ça rend optimiste. Ispahan est une ville magnifique, avec un tel degré de raffinement dans l’ornementation et l’architecture…» Ensemble, ils ont fait des voyages extraordinaires. Ils défilent encore devant leurs yeux.

Gérard se tait une seconde, puis se lève : «Venez voir.» Il ouvre sa fenêtre, au cinquième étage de son petit appartement parisien: «Regardez, j’ai 150 mètres de vue magnifique ici, avec un bâtiment de toute beauté, le prieuré de l’abbaye des Cordelières, où il y avait la fille de Blanche de Castille. » Il regarde. On regarde avec lui. Il est chez lui… et pourtant, il continue de voyager. Bientôt il repartira.

Hippolyte Bledsoe

 

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