En Voiture PAKISTAN - © Lou Garçon - Marylise Vigneau /// EVER MAGAZINE 2012

Les camions portent des bijoux.
On se déplace jusque dans les régions tribales pour acheter une moto.
Bienvenue au Pakistan, le pays où l’on soigne son mal en cajolant les véhicules.

 

Au petit matin, les ouvriers de la vieille ville se rendent sur leur chantier en bicyclette Sohra, une marque pakistanaise culte, avec des fleurs en plastique accrochées au guidon. Ils croisent sur leur chemin les derniers camions échappés de la nuit et décorés des plus fines représentations d’actrices pakistanaises, de Ben Laden ou de Benazir Bhutto. Vers 9h, les premiers 4×4 pointent leurs pare-chocs en direction de la rue, hors de leurs cages dorées. Une journée ordinaire dans une grande ville pakistanaise commence.

 

 

Prendre
La Route :

Au Pakistan, une passion. Une histoire de fierté aussi, notamment lorsqu’il s’agit du truck art, la décoration traditionnelle des camions. Perçu comme mineur par les élites du pays qui le pense issu d’une culture de paindoo,  de « paysan », l’art de la peinture sur camion est célébré par les voyageurs et les nationaux attachés aux traditions populaires. Peints à la main dans des ateliers de Rawalpindi, de Karachi ou de Peshawar, ces camions, qui répondent à différents styles selon la région d’origine de leur propriétaire, sont de véritables livres à ciel ouvert.

 

 

Véhicules
Aux Caractéristiques
Féminines :

Ehtisham Khan, un étudiant d’Islamabad qui s’intéresse à la manière dont les Pakistanais modifient leurs véhicules, est le créateur du blog Pakistan Truck Art. Pour lui, la décoration des camions au Pakistan connait une phase récessive : « De plus en plus de camionneurs doivent s’adapter au système des conteneurs ce qui leur laisse moins de place pour la décoration. Ils ne peuvent donc plus embellir leur camion parce qu’ils veulent respecter les règles internationales. » 

 

Le truck art est souvent perçu comme une façon d’échapper à une existence terne. Explication trop facile, selon Ehtisham Khan. C’est la ségrégation entre hommes et femmes qui est surtout à l’origine de ce phénomène : “ Pour certains, l’art sur camion serait un exutoire parce qu’il n’y a ici pas d’équivalent aux bars et aux autres endroits que les camionneurs occidentaux fréquentent lorsqu’ils sont sur la route. Mais il y a une autre explication, que je trouve bien plus convaincante. Les camionneurs passent le plus clair de leur temps dans leur camion au point que celui-ci devient leur alter ego. Voila pourquoi ces véhicules ont des caractéristiques féminines. Comme pour une femme, on leur offre des bijoux. La décoration obsessionnelle des camions est la réponse à un manque. »

 

Un camion que l’on pomponne ; « la réponse à un manque » ? Quid du véhicule considéré comme le plus sexy du monde : la moto ? Depuis que les films de Bollywood ont repris la culture de la heavy bike, les Pakistanais, devenus fous, ont investi en masse dans l’objet qui ferait vibrer les filles. Et c’est dans les zones tribales, situées dans le nord-ouest du pays, qu’ils seraient majoritairement allés se fournir, où l’on peut acheter des motos fabriquées en Chine pour si peu.

 

 

 
 

« La Discrétion
Ne fait pas Partie
De notre Culture »

Aujourd’hui, pour ceux qui en ont les moyens, la tendance au Pakistan est aussi à la réparation et à la collection de voitures anciennes. Un site internet, pakwheel.com, est devenu le point de rencontre des collectionneurs. Ils y partagent des photographies de voitures de collection, parlent mécanique et organisent des expositions de voitures dans les rues des grandes villes pakistanaises.

 

Moin Abassi est membre d’un club de collectionneurs de voitures anciennes (Classic Car Club of Pakistan) et l’heureux propriétaire de trois voitures vintage.  Il explique les raisons du succès de pakwheel.com : “Au Pakistan, nous manquons de divertissement et la passion pour les voitures de collection est définitivement une manière de soigner notre ennui. Beaucoup de Pakistanais passent un temps fou à marcher dans les villes dans l’espoir de tomber sur une vieille voiture et de partager ensuite leur découverte sur le site internet. »

 

Cet avocat basé à Karachi et épris d’aviation refuse d’associer son goût pour les voitures anciennes à la façon dont les élites pakistanaises consomment de l’automobile de luxe : « Dans les grandes villes, on voit régulièrement des voitures de luxe circulant encadrées par des Jeep remplies de gardes armés. Les propriétaires de ces véhicules recherchent l’attention plutôt que la sécurité. Il faut croire que la discrétion ne fait pas partie de notre culture.” 

 

 

Un Entrepreneur
Né dans une Voiture

Les Pakistanais et la gent automobile auraient enfin pu officialiser leur amour lorsqu’une entreprise locale, l’Adam Motor Company, lança la première voiture pakistanaise : l’Adam Revo. L’entrepreneur responsable de cette révolution, Feroze Khan, se décrivait alors comme le fils d’une mendiante né dans une voiture.

 

Une belle histoire qui ne dura pas longtemps. En 2006, la production de l’Adam Revo s’arrêtait. Pour Moin Abassi, les Pakistanais ne font confiance qu’aux marques étrangères. « Ils considèrent les marques pakistanaises de qualité et de durabilité inférieures. A cause de cela, les entrepreneurs hésitent à se lancer dans la construction d’une voiture 100% pakistanaise », relève-t-il.

 

L’Inde, avec le groupe Tata, fait aujourd’hui partie des grands noms de l’industrie automobile. Le Pakistan est encore loin de son rival.  Et à Islamabad, « la ville qui dort toujours », des jeunes hommes de bonnes familles continuent de tourner en rond dans de longues Mercedes, espérant trouver un remède à leur ennui…

 

 

Texte : Lou Garçon
Photos : Marylise Vigneau