BIG GIRLS DONT CRY /// EVER MAGAZINE 2011

Big Girls Don’t Cry, parce que c’est d’abord le titre d’une chanson des Moldy Peaches, groupe américain de Do It Yourself , rock underground qui signe le tournant des années 2000. « Les grandes filles ne pleurent pas », à l’inverse du fameux Boys don’t cry de The Cure : N’y a-t-il pas de formule plus parfaite pour parler de ce que représente le féminisme à l’aube du 21ème siècle ? De la façon dont il peut s’exprimer, entre autres mais peut-être avant tout, dans l’art contemporain ? Et plus précisément aux Etats-Unis ?

 

Il faudrait remonter bien plus loin, retracer les grandes lignes de ce mouvement politique qui vient tout juste de souffler les bougies de son premier siècle. Celui-ci trouve en effet ses racines dans la Révolution Française, mais prend avant tout son essor à la fin du 19ème siècle, alors que les suffragettes anglaises et américaines se rassemblent sous forme d’organisations officielles afin d’obtenir le droit de vote. Celui-ci est acquis aux Etats-Unis en 1919, en Grande-Bretagne en 1928 et en France, en 1944. La seconde grande vague féministe se soulève ensuite dans les années 60, aux USA une fois de plus, avec la création d’un mouvement de libération qui devient bientôt très largement occidental. Ces femmes sont parvenues à légaliser dans bon nombre de pays l’avortement, et tentent encore de rendre effectives les lois passés sur l’égalité des salaires.

cindy-sherman-untitled-92-1981-EVER MAGAZINE 2011

Tout au long du 20ème siècle, des artistes ont mis en mots et en images cette évolution, depuis les premiers pas de Virginia Woolf, puis de Frida Kahlo, jusqu’aux autoportraits de Cindy Sherman, en passant par Simone de Beauvoir et son presque manifeste Deuxième Sexe. La liste est longue et l’on peut citer, dans le désordre, Orlan, en France, qui joue avec son propre corps, la performeuse autrichienne Valie Export, l’américaine Lynda Benglis, qui pose pour Art Forum en 1974 ornée d’un double godemiché, ou encore Dara Birnbaum, célèbre pour son court film au nom prometteur : Wonder Woman. La vidéo serait-elle capable de transformer la ménagère en une autre espèce, plus forte même que les hommes ?

La période des années 60/70 est particulièrement intéressante en cela qu’elle fait transition avec notre époque actuelle : elle rend évident ce qui ne l’était pas. Elle donne naissance à une génération de femmes pour qui être indépendantes et choisir le métier qui leur permet cette indépendance devient possible.
 
À partir du dernier tiers du 20ème siècle, il est normal pour une artiste telle que Cindy Sherman, aux Etats-Unis, de questionner la société et de s’y créer une place d’observatrice de premier ordre. Cette photographe post-moderne ouvre ainsi, avec d’autres, une réflexion sur ce qu’il peut y avoir non seulement de féministe dans le regard qu’elle porte sur le monde, mais avant tout sur ce qu’il a de féminin. « Bien que je n'aie jamais considéré mon œuvre comme féministe ou comme une déclaration politique, il est certain que tout ce qui s'y trouve a été dessiné à partir de mes observations en tant que femme dans cette culture. » : voilà ce que l’artiste formule en 1999 dans le recueil intitulé Art Millenium (Ed. Taschen, Köln). Il y a un regard féminin à découvrir, ou en tout cas à questionner. Une interrogation sous forme de miroir, où la femme artiste observe sa propre « culture » et tout en même temps elle-même au sein de celle-ci. Déjà, en 1944, la vidéaste Maya Deren se fait actrice de ces propres films, devient en ce sens sa propre muse, qu’elle déshabille progressivement. Par exemple dans la promenade muette et en noir et blanc qu’est At Land.
 
Enfin, cette génération des sixties a accouché de celle qui est en ce moment même en train d’envahir les galeries, les cinémas et les salles de concert.  Celle qui a donné naissance à Kimya Dawson, la chanteuse des Moldy Peaches.
 
Il faudrait remonter bien plus loin, mais l’originalité des jeunes artistes qui sont, en 2011, en train de créer à New York, l’une des villes sans doute les plus avancées de la planète sur ce terrain, est qu’elles sont pour cette raison les premières à être nées sans avoir à se battre, a priori, plus que les hommes pour faire ce qu’elles font. A priori.
 
Cela a-t-il du même coup encore du sens, aujourd’hui, de parler de féminisme ? En 2011, au cœur de Brooklyn ou en passant le pont de Williamsburg pour aller arpenter le Lower East Side, qui sont ces femmes artistes ? Se revendiquent-elles encore de ce mouvement politique ? C’est en tout cas à partir de ces questions que l’on peut tenter une cartographie new-yorkaise.

Nakadate-Lucky Tiger /// EVER MAGAZINE 2011

La première réponse, la plus évidente en tout cas, est que rien n’a finalement changé. Les femmes semblent toujours autant éprouver le besoin de se mettre en scène, de questionner un langage qui leur est propre et de prolonger en cela tout un mouvement artistique de l’intime, d’une certaine recherche de soi à travers une démonstration du corps. Au PS1, l’annexe récente du MoMA, Laurel Nakadate nous en donne la preuve. Elle y a présenté sa première rétrospective, du 23 janvier au 8 août 2011.

 

Née en 1975, elle interroge, de la même façon que Sherman ou Deren, le regard que l’on porte sur elle, sur son corps et par la même sur le corps des femmes en général. Elle agrandit ainsi de gigantesques images d’elle accoutrée en pin-up, dans des positions suggestives, sur lesquels des empreintes de doigts d’homme dessinent de gigantesques lignes sinueuses, sur ses seins ou ses fesses. Depuis les années 2000, cette jeune artiste arpente les Etats-Unis en solitaire et nous dévoile ses rencontres fortuites aux travers d’étonnantes vidéos de faux anniversaires ou de chorégraphies de Britney Spears.

 

Elle questionne également l’intime, à l’aide d’autoportraits assez grossièrement métaphoriques d’elle en train de pleurer, la nuit, dans des chambres d’hôtel. Ou de façon plus distanciée, à travers de courtes vidéos tournées dans des Love Hotels, à Tokyo cette fois, où elle mime seule l’acte amoureux sur des lits où tant de couples sont passés avant elle. Dans un train, enfin, une série de photographies montrent un geste à la fois éloquent et qui n’a rien de neuf : Laurel Nakadate envoie par la fenêtre, successivement, ses culottes et soutiens-gorge. Ils ne sont plus brûlés comme dans les années 60 mais c’est tout comme.

 

Cette continuité dans le geste artistique

et dans le mouvement féministe signifierait-elle

qu’il reste encore à se battre ?

 

Le mouvement post-féministe semble en tout cas s’être alourdi d’une donnée de taille : l’individualisme. Et de la solitude qui lui est concomitante. L’exposition se nomme Only the lonely : un seul point de vue pour un vaste solipsisme, sans doute partagé par un grand nombre.

Maya Deren Presse 036 /// EVER MAGAZINE 2011

Une femme artiste, aujourd’hui, est-elle nécessairement seule ? Serait-ce la fin de ces collectifs de femmes qui se battaient ensemble ? Également pour se battre ensemble ? Maya Deren, au début des années 50, tenta en vain de réunir les artistes de l’avant-garde (hommes et femmes confondus). Et si Jonas Mekas réalisa pour cette raison en sa mémoire The Film Maker Cooperative, l’ère du collectif semble passée ou tout du moins nécessiter une dernière bataille. C’est en tout cas ce que souligne la quête de rencontres de Laurel Nakadate, au sein d’une société qui en un sens a inventé l’individualisme moderne.

 

Entre féminisme et féminin, une femme est avant tout un individu qui s’insère dans la société, qui observe « en tant que femme dans cette culture », pour reprendre les mots, une fois de plus, de Cindy Sherman. Pour dresser une cartographie new-yorkaise, il s’agit donc de viser au plus large, d’aller à la rencontre d’artistes de différents domaines et à divers stades de leur carrière. Aller scruter dans les petits appartements de Williamsburg, Brooklyn tout autant que les lofts de Tribeca, Manhattan.

 

Prêts pour l’aventure ?

Tout commence donc à Brooklyn, dans le quartier « boboïsé » de Williamsburg où vit Samantha West. C’est néanmoins dans un bar du Lower East Side, tout aussi nouvellement catégorisé « hypster », à Manhattan, que nous la retrouvons. Le travail de cette jeune (28 ans) et talentueuse photographe répond entre autres à cette lignée historique qui nous a servi d’introduction.

 

Au premier abord, en visitant sa page Facebook, son travail trouve en effet des points de ressemblance avec celui de Laurel Nakadate : une galerie d’autoportraits, pris sur le vif avec son smartphone lors de ses déplacements, qui forme une sorte de journal intime de ses états intérieurs. « C’est une forme cathartique, une façon de documenter ce que je ressens, de le rendre concret ». Mais cette forme est aussi éminemment contemporaine. Elle est liée aux nouvelles technologies, aux applications de plus en plus poussées de ces téléphones dernière génération et à l’explosion des réseaux sociaux (tumblr, Facebook). C’est enfin la base de tout le reste de son œuvre, constituée de portraits.

 

« Je ne pourrais pas demander aux autres de poser nu, si je n’en étais pas capable moi-même ». Pour Samantha West, il s’agit de « commencer par se connaître bien soi-même », aux travers d’autoportraits ou en posant pour d’autres en tant que plus-size model, mannequin grande taille qui font de plus en plus fureur aux Etats-Unis. Commencer par soi pour aller vers l’autre, et le mettre à nu : elle entend bâtir ce qu’elle nomme une « connexion » avec ses modèles, généralement des femmes qu’elle photographie le plus souvent chez elles, dans leurs chambres ou leurs salles de bain. « Quelle femme ne s’est jamais assise dans sa douche pendant des heures, en s’imaginant être une sirène ? ».

 

Il y a d’abord quelque chose d’éminemment féminin, donc, dans sa démarche. D’abord dans la façon qu’elle a d’approcher ses modèles – « les femmes ont tendance à être plus douce, moins dans un rapport de domination » - et par l’image qu’elle confère d’elles dans ses photographies. « Je ne prends pas les gens en photos pour les rendre « baisables » , même si  une femme qui se sent puissante et belle projette en un sens beaucoup de sensualité ». Voilà la nuance, et elle est de taille lorsqu’on sait que Samantha West est également photographe de mode. Ce domaine lui donne l’opportunité de « travailler avec des gens qui ont une véritable réflexion sur la beauté », mais également de réfléchir à la représentation du corps, de montrer quelque chose de différent. Cette volonté est esthétique mais également politique. D’après elle, « il n’a jamais été plus difficile d’être une femme, dans cette société où les très jeunes filles sont hypersexualisées ». Particulièrement dans la mode.

 

Féministe donc ?

 

« Je suis une féministe qui veut se marier avec un gentleman vieux jeu ». Voilà sans doute le paradoxe que nous retrouverons le plus souvent, auprès de ces « big girls », qui souvent viennent de familles de « femmes fortes », comme c’est le cas de Samantha West, et qui reprennent le flambeau féministe, à leur façon. Elle a grandi à New York, qui est pour elle « l’endroit rêvé  pour rencontrer un vaste champ de personnes inspirantes », designers, musiciens ou plasticiens qui peuplent sa galerie de portraits, et avec lesquels elle revisite la vieille utopie collective des années 60/70. « Je préfère parler de famille plutôt que de communauté », à rebours d’un monde où « il est si rare de trouver des gens qui vous soutiennent. Et c’est pire avec les femmes. Parce qu’il y a une si petite place pour elles dans le monde de l’art, un très petit espace pour lequel nous nous battons toutes ». Une tentative de solidarité, donc, mais loin de l’ancienne définition du féminisme, qui selon elle aurait aujourd’hui pris un sens « péjoratif », beaucoup trop dur, se résumant à « des femmes qui malmènent les hommes ».  Serait-ce donc le rapport à ces derniers qui aurait changé ?

 

« J’aime bien trop les hommes, même si j’adore également être « une force de la nature ». Elle ne les photographie que peu, mais adorerait le faire plus, parvenir à les faire poser nus eux aussi. Mais ils seraient « incroyablement vaniteux », manquant, bien plus que les femmes, « d’assurance vis-à-vis de leurs corps », à rebours des préjugés en la matière. Nous n’en saurons donc pas plus sur ces « gentlemen vieux jeux » dont elle parlait. Mais une autre jeune photographe, elle, est parvenue à les approcher, jusqu’à en faire le centre de son œuvre.

Julia Willoughby Nason photographie elle aussi les gens qui l’entourent, mais dans un cercle plus vaste et moins intime, presque exclusivement masculin, qu’elle rencontre au hasard dans la rue. Elle est en outre passée récemment derrière la caméra, à l’occasion d’un film co-dirigé avec Jenner Furst et Daniel Levin, intitulé Dirty Old Town. Celui-ci a été présenté le 24 avril 2011 au Max Linder à Paris, le 5 mai dans le cadre du Festival du Cinéma Indépendant de New York, et sera présent au prochain Art Basel. Il a été projeté, le 13 octobre, au Royal Flush Festival.

 

Elle est née il y a 28 ans là où nous la rencontrons, au sud du West Village, pas très loin du fleuve. Dirty Old Town parle ainsi d’une époque révolue, où New York « était encore une ville d’artistes », raconte la vie du Bowery, axe du fameux Lower East SideAbel Ferrara et Jim Jarmusch ont autrefois fait leurs armes. À la frontière du documentaire, ce film narre l’aventure de Billy Leroy, gérant du mythique et bien réel Billy’s Antiques and Props, et des 72h qu’il a pour réunir la somme nécessaire au sauvetage de son cabinet des curiosités.

 

Autour de lui circule toute une galerie de « misfits », flics sous couverture, junkie séductrice et chanteuse d’opéra. C’est un film que Julia W. Nason qualifie de « film d’hommes », mais qui contient malgré tout des personnages féminins à la force narrative plus importante qu’il n’y paraît de prime abord. On y découvre Jannel Shirtcliff, « beauté brute », junkie presque « masculine », à la fois séductrice hypersexualisée et jeune mère tendre et aimante. Ashley Graham, la top-model plantureuse, a une fraîcheur qui s’oppose à ce milieu poisseux de  « dinosaures ». Lorraine Leckie, chanteuse, tient le rôle du « chœur grec », antique, tout le long du film. Et enfin, Laura Kauffman, qui joue à la fois la psychanalyste de Billy et la mère de Paul Sevigny (le père de et roi de la nuit new-yorkaise).

 

Ces femmes tiennent les rôles les plus complexes du film, en opposition aux hommes souvent archétypaux : des femmes fortes, qui pourraient bien être au centre de son prochain film.