Mel Karch - A la Mode de l'Art -©Mel Karch /// EVER MAGAZINE 2012

Quels liens se tissent entre

photographie de mode et

photographie d’art ?

 

La question n’est pas neuve, Richard Avedon ou encore Helmut Newton ont déjà brisé quelques frontières, mais la réponse demeure néanmoins toujours en suspension. La photographe Mel Karch la repose, une fois de plus, par son exposition à l’Espace Dupon, à Paris, et par un ouvrage paru en mars 2012.
 

Mel Karch est d’origine allemande, mais vit depuis onze ans en France. Elle a également passé trois ans aux Etats-Unis et travaille pour ces trois pays, avec en sus l’Italie. Elle ne vient pas de l’univers de la mode on «est venu la chercher», pour reprendre ses propres mots. Après un diplôme de graphisme, qui l’a conduite vers un premier projet en Côte d’Ivoire, elle est devenue l’assistante d’Annie Leibovitz puis de Mark Seliger. Dotée donc de ces références dans le portrait et la mise en scène, son univers, dès le premier regard, est en outre bien plus vaste que la plupart des photographes de ce domaine. « Je suis nourrie par différents sujets littéraires, des films, un mélange, un univers. C’est difficile à décrire, mais cela vient naturellement.»
 

Les références qui traversent ses images sont nombreuses : Ingmar Bergman (et le film Persona) pour la série au parachute, Wim Wenders et son Million Dollar Hotel, Dorothea Lang et son travail sur la Grande Dépression ou encore l’architecture des années 60. Ce qui marque donc est à la fois ce qui habite ses histoires  en images mais du même coup les décors qui les plantent, pour lesquels elle a une attention particulière. Et au sein desquels le vêtement ne semble qu’accessoire.
 

«La mode m’apporte un petit élément, parfois seulement comme touche de couleur, pas forcément parce qu’il est glamour. Je ne sais pas si vous avez vu la photo avec juste une maison, sans personne, avec le petit pantalon accroché. Tout reste naturel, jusque dans la façon dont la mannequin porte une robe, avec un petit bouton ouvert. Je n’aime pas le perfectionnisme.»

 

 

 
 

De cette recherche incessante de cadre, d’histoire et de «location», elle tire un livre paru en mars, intitulé Moments. Il est constitué de polaroids, de ce format 6/7, en couleur ou noir et blanc, qu’elle utilise pour prendre en photo les «settings» de ses shootings : la photo, avant l’arrivée des mannequins.

 

La mode ne serait-donc finalement qu’un prétexte dans son travail ?

 

«Je pense que chaque image marche pour elle-même, vit par elle-même et pas seulement comme série. L’iconographie de la mode y est transposée à l’art.» Ou vice-et-versa. Car l’attention à l’objet vêtement demeure, comme dans cette image de la série inspirée par Dorothea Lang pour Marie Claire Italie, où l’on voit une femme dans une voiture, vêtue d’une robe Chanel qui irradie particulièrement. Mais cette robe pourrait dater des années 30 : elle devient intemporelle. Pied de nez à la manie des collections et des tendances volatiles ?

 

Utiliser un imaginaire de crise avec des accessoires de luxe est définitivement un geste de dérision. Mais l’essentiel ne semble pas être là, pour Mel Karch.

 

L’imaginaire semble jouer un plus grand rôle dans son travail que le désir de se moquer de la mercantile «fashion». C’est ce qui donne une dimension intemporelle à ses séries, c’est également ce qui constitue un dialogue entre l’artiste et le spectateur. A propos de la série inspirée de Persona, qui figure l’arrivée d’une femme en parachute sur une île du nord de l’Allemagne, elle dit ainsi : «Va-t-elle partir ? Parfois aussi il n’y a pas de oui ou non, on peut deviner, imaginer soi-même.

 

Cette femme très élégante. Il y a une image avec une voiture, qui évoque un mouvement possible. ». Possible mais pas clairement montré. Les personnages sont isolés, perdus dans des décors surannés, étranges, ils regardent vers l’avenir comme ces camarades des affiches de propagande russe, ou ces naufragés de la crise américaine effrayés de ce qui les attend. Ce qui forme une unité ce sont aussi eux, ces visages un peu étranges, des «gueules» dont les traits racontent quelque chose. « Le casting forme une ligne entre toutes les séries : on peut se demander si la fille d’une série n’est pas celle d’une autre, comme une histoire qui continuerait.» 

 

Mel Karch semble donc donner une réponse, prouver que photographie de mode et d’art ne sont pas si dissociables que ça. Ne reste-t-il pas que le livre qu’elle sort sera exempt de vêtements siglés ? Et que donc malgré tout une échelle perdure entre ces deux domaines, l’un plus noble que l’autre ?

 

La photographie de mode ne serait-elle toujours qu’un tremplin vers

l’art des musées et des théoriciens ?

 

David LaChapelle ne collabore plus que rarement avec les magazines. Néanmoins, on peut se demander si la mode n’en demeure pas moins un terrain de jeu inépuisable, une véritable zone de création qu’il serait dommage de regarder de haut.

 

Belle leçon d’humilité et de photographie, tout court, que le travail de Mel Karch.  

 

Texte : Lucille Dupré