HORIZON AND EMPTY SPACES
EVERMAGAZINE : Votre exposition est organisée en différentes thématiques, dont l’une s’articule donc autour du désert : Horizon and Empty Spaces. Etes-vous attiré par ce type d’espace justement parce qu’il est absolument vide ?
F.J. : Pour moi c’était intéressant d’aller dans un endroit où la nature avait totalement repris ses droits. Depuis le temps des peintures rupestres, plus personne n’y habite. Le désert a tout recouvert. Partout dans le monde, il est rare de trouver des régions de plus de 50 km2 carré sans la patte de l’homme. Le fait d’être en immersion, seul, même si j’étais avec des guides, était également important. Dans le désert, il faut peut-être ne pas être trop en conflit avec soi-même. On se pose des questions du matin au soir. Quand on part comme ça, au bout d’une semaine ou dix jours, même les petites choses reviennent taper à la porte. On les gère, on les repousse. Mais j’y suis habitué et j’en viens à presque en avoir besoin, comme une auto-thérapie.
EVERMAGAZINE : Cette expérience-là du désert engloberait-elle votre expérience de photographe ? D’où le titre ?
F.J. : C’est Nan qui a proposé le titre de l’exposition. Je lui ai raconté l’histoire de Zerzura, cette idée de trouver le trésor des trésors. On a continué à regarder les autres photos et à un moment elle a dit : à chaque fois, c’est un peu la quête de quelque chose dont on ne connaît pas vraiment la nature. On peut lui donner un nom mais je ne pars pas chercher un Graal en particulier. Même si la démarche en elle-même en est un. Je reviens toujours avec quelque chose. Quand on va dans un pays qu’on ne connaît pas du tout, avec une culture, une langue nouvelle, on revient avec quelque chose qui la plupart des temps est au-dessus de nos espérances.
EVERMAGAZINE : Vous travaillez au polaroid, et en noir et blanc, mais ces images du désert sont en couleur, pour quelle raison ?
F.J. : La couleur est venue avec cette idée d’espace, dans cette fascination que procure le désert. C’est difficile à exprimer, c’est sans doute pour ça que je fais des photos (rires). Et que je n’écris pas. Mais je voulais montrer également les nuances de ce lieu, montrer aussi des choses très basiques, comme un même endroit le matin et le soir, avec des lumières et couleurs qui n’ont rien à voir.
EVERMAGAZINE : Avez-vous une idée de ce qui a pu susciter de l’émotion chez Nan Goldin dans ces images ?
F.J. : Sur ces centaines d’images, il y a des choses qu’elle a tout de suite écartées, des thèmes qui ne lui plaisaient pas. Et le désert, alors que je ne pense pas qu’elle y soit allé, ça lui a parlé. Elle a entendu le sable, c’est en tout cas ce qu’elle a dit.
EVERMAGAZINE : Sur les images en couleur, il y a des chiffres, en bas de chaque image, à quoi correspondent-ils ?
F.J. : Ce sont des coordonnés, l’heure et les indications géographiques. Partout dans le monde, les hommes fonctionnent avec des repères : un grand chêne, la maison d’untel... Mais on les utilise de moins en moins. Quand on prend un taxi, le plus simple finalement, ce ne serait plus de donner l’adresse, mais les coordonnés géographiques : ils ont tous des GPS. L’idée était que ces numéros sont l’équivalent de l’image et que tout en même temps ils sont nécessairement réducteurs : deux images peuvent avoir été prises au même endroit et ne pas se ressembler du tout.
EVERMAGAZINE : Il n’y en a pas sur les polaroids noir et blanc parce qu’ils sont moins liés au réel ?
F.J. : Parce que ces images font plus partie de mon imaginaire, quelque part, elles sont plus liées à mon histoire personnelle. Le polaroid, selon l’endroit, la température, si je ne peux pas le nettoyer tout de suite, la chimie continue de travailler. L’état des images dépend donc des conditions de mon voyage. Si je peux les nettoyer tout de suite après, il y a de grandes chances pour que le négatif soit beaucoup plus propre. Si il fait très chaud, il y aura ces tâches, qui chargent l’image. Elles sont donc beaucoup plus liées à moi. Je ne les encadre pas, je laisse le négatif en entier.
EVERMAGAZINE : Dans ce thème, il y a en outre la notion d’horizon...
F.J. : L’horizon est plus lointain dans le désert. Plus loin que dans la mer où il se situe à 14 kilomètres : dans le désert, parce qu’il y a du relief, si on prend de la hauteur, il s’agrandit encore, ou si l’on voit une montagne, de la même façon. On perd ainsi la notion de proportion des choses.
ARBRES
EVERMAGAZINE : Certaines thématiques semblent assez évidentes : le thème «animaux», «portrait». Mais le terme «arbre», par exemple, est plus ambigu, entre autres à cause de cette image qui ressemble plus à une sculpture qu’à un végétal :
F.J. : C’est un cimetière extraordinaire, dans la ville de Tulcán. Ils ont taillé tous les arbres comme ça. C’est en relation avec les croyances mayas. C’est à la frontière entre l’Equateur et la Colombie, en pleine Cordillère des Andes, cet endroit est spectaculaire : la cordillère se divise en trois, et puis elle revient en deux, la montagne ici est très haute, très tranchée.
EVERMAGAZINE : Avez-vous eu une explication à cette taille particulière, presque totémique ?
F.J. : Je n’ai pas demandé, ou alors je ne m’en rappelle plus. C’est ma spécialité, je note les choses et je perds mes carnets, ou je les mélange.
EVERMAGAZINE : Est-ce parce que ce n’est pas ça, le plus important finalement ?
F.J. : Non, ça m’embête. Je ne remets jamais bien au propre les choses. Mais pour résumer la série Arbres, finalement, c’est parce que Nan aime les arbres. Et moi aussi, j’en ai photographié beaucoup et partout. Dans cette série, il y a également cette image de ferme de nénuphars, prise au Cambodge, très différente. A Siem Reap, dans les temples d’Angkor, j’ai aussi pris cette image de banian.
EVERMAGAZINE : Ces images d’arbres renvoient à des univers très différents. La jungle, par exemple, s’oppose-t-elle au désert ?
F.J. : Non, même en regardant cette image très dense prise à Sumatra. La jungle suscite le même type d’attirance que le désert : il s’y trouve quelque chose qui fait peur. Même si finalement le plus pénible ce sont surtout les sangsues, les moustiques et éventuellement les serpents, tous ces bestiaux infâmes. Et c’est également une végétation extrême, aussi folle dans l’extrême inverse que les zones désertiques. On trouve en Indonésie des ficus de 400 ans, qui font passer ceux qu’on a dans nos appartements pour ridicules. Ils y sont sacrés, personne ne s’avisera d’en couper un. Et ça donne des arbres qui ont de grandes ramifications, qui se collent : ils laissent passer la lumière.
EVERMAGAZINE : Entre ces images au Cambodge, en Equateur et à Sumatra, une idée du sacré, dans l’arbre, filtrerait donc ?
F.J. : Nous, humains, avons toujours sacralisé l’arbre. Dans le désert, justement, alors que l’on redescendait vers le Soudan, nous sommes tombés sur une vallée, sublime, avec des acacias, une vallée naturelle qui doit récupérer un peu de condensation. C’est assez étrange parce que ça m’a fait quelque chose, comme si je retrouvais un ami, une sensation que je n’ai jamais connue avant surtout, que j’aurais une incapacité totale à définir. Ils n’étaient pas plus beaux que ça, ces acacias. Mais effectivement, dans de nombreuses cultures, l’arbre a quelque chose de divin. A Madagascar, la légende veut que, comme ils sont très hauts, comme s’ils voulaient atteindre le ciel, Dieu les a mis à l’envers. J’adore les histoires comme ça.
ENFANCE
EVERMAGAZINE : La plupart des thèmes renvoient à des choses très concrètes, des objets. D’autres sont plus abstraits, comme Enfance...
F.J. : Celui là, en fait, est au contraire très concret. Je vais vous expliquer. Quand Nan a fait son premier choix, tout était un peu mélangé. Et puis elle a commencé à faire deux thèmes : les personnages et les paysages, avec des gens et sans les gens. Plus ou moins rapidement, les animaux sont sortis d’eux-mêmes. Puis il y a eu une réduction et là elle a commencé à me poser des questions sur les différents endroits photographiés. Elle adorait l’image de ce saule pleureur, et voulait savoir où il se trouvait. Je lui ai répondu que c’était ma région d’origine. Elle a voulu tout voir. Je suis parti dans toutes sortes d’endroits et ce qui est le plus surprenant c’est que pendant longtemps je n’arrivais pas à photographier ce que je connaissais le mieux, c’est à dire ma région.
EVERMAGAZINE : Pourquoi était-ce compliqué ?
F.J. : Je pense qu’il y avait d’abord une évidence. Tout d’abord la croyance que les choses de ma jeunesse resteraient éternellement comme elles sont et donc que si je revenais, je retrouverais tout. Peut-être qu’avec l’âge ai-je compris que je ne retrouverais pas la moitié de ce que j’ai connu et qu’en plus de la déformation de la mémoire, l’affectif lié à cette mémoire métamorphose les choses de toute façon. Mais il y a eu un déclic, lié à la maturité sans doute et au fait d’avoir commencé à ralentir le rythme. J’ai eu envie de revenir et de prendre mon temps. Quand on connaît bien un endroit, on ne le voit pas, on passe trop rapidement. Sauf s’il y a un accident, sauf s’il y a quelque chose de différent de ce qu’on a l’habitude de voir. J’ai donc pris la voiture de mes parents et je me suis promené.
EVERMAGAZINE : Etes-vous allé dans des endroits précis ou inconnus ?
F.J. : J’ai pris mon temps, je me suis arrêté, j’y suis allé à plusieurs saisons. Je ne sais pas par avance où je vais shooter, je me promène, je gare la voiture. Je marche. Certains jours je ne fais rien, je suis déçu mais c’est tout. Le soir, je m’arrête dans des cafés et des maisons d’hôte. Je bois une bière et je me dis que ce n’est pas grave. Je ne shoote pas pour shooter. D’autant que le polaroid n’existe plus.
EVERMAGAZINE : Comment ça il n’existe plus ?
F.J. : Il n’est plus fabriqué depuis 2007. J’en ai encore, j’ai des réserves. Je suis donc obligé par la force des choses de faire un peu attention. Ça m’oblige à réfléchir un peu plus, à voir les choses différemment.
EVERMAGAZINE : L’inverse absolu, du coup, du numérique ?
F.J. : Oui. L’appareil également impose de prendre mon temps. C’est un vieil appareil à soufflet, il faut régler la vitesse, le diaphragme, la mise au point. Ce qui est intéressant aussi, c’est que du coup, quand je prend des gens en photo, ils sont obligés de le savoir. Les paysages ne me demandent rien mais pour les portraits, c’est une autre affaire.







