Histoires de Zerzura - ©Fred Jagueneau /// EVER MAGAZINE 2012

Fred Jagueneau vient de la mode. Il a été l’assistant de Mario Testino, d’Annie Leibovitz et autres grands noms de ce domaine. Mais ce photographe français est également un inlassable voyageur qui depuis des années collecte paysages et portraits en Colombie, au Cambodge, au Zimbabwe ou encore à Zanzibar. De sa rencontre avec Nan Goldin l’an dernier, autour du projet Scopophilia au Louvre, est donc née une idée : que l’artiste new-yorkaise pose son radical regard sur ses polaroids à la fois sensibles et percutants. Et qu’elle devienne ainsi curatrice de son exposition, Dreaming of Zerzura, présentée à la galerie Nikki Diana Marquart du 25 avril au 30 mai 2012

Nous l’avons rencontré en pleine préparation de ce projet, autour d’un café dans le 12ème arrondissement de Paris. Un après-midi entier à parler de voyage et de Nan Goldin évidemment, mais aussi de tauromachie et de Gustav Vigeland. Fred Jagueneau est un conteur d’histoires en tous genres, en voici quelques unes... 

 

LA MODE

THE PARTY - ©Fred Jagueneau /// EVER MAGAZINE 2010

EVERMAGAZINE : Vous êtes photographe depuis de nombreuses années maintenant. Quel a été votre parcours ?
 

Fred Jagueneau : J’ai fait des études de maths-physique, pour pouvoir intégrer l’école Louis Lumière. J’ai ensuite fait des études d’art plastique à Saint-Charles. C’était assez drôle. Mais j’ai travaillé très vite en tant qu’assistant photo au Studio Daylight, un studio de location de matériel où j’ai commencé à rencontrer le milieu de la mode. J’y avais fait un stage et un jour, en passant par là, on m’a demandé si je parlais bien anglais. J’ai dit oui, alors que ce n’était pas tout à fait vrai, mais ça a marché : le lendemain on m’a appelé pour un shooting avec des suédois, j’ai apporté mon dictionnaire, j’ai bossé comme un fou. Et j’ai travaillé 45 jours d’affilés.

 

 

EVERMAGAZINE : Continuez-vous toujours à travailler dans ce domaine ?


F.J. :
J’ai beaucoup travaillé dans la mode. J’ai un peu lâché aujourd’hui, principalement parce que je n’avais plus de styliste avec qui je m’entendais bien, avec qui ça se passait facilement. Et puis les magazines ont beaucoup changé, il y a moins de budget.

 

 

EVERMAGAZINE : Il y aurait moins de possibilité, du coup, de liberté ?


F.J. :
Oui et non. J’ai fait une série malgré tout pour Vogue International, il y a 7 ou 8 ans. ils n’avaient pas de moyens énormes. Mais quand on a une bonne styliste et qu’elle arrive à trouver des choses qui collent au thème, ça fonctionne. Je crois avoir arrêté pour cette raison mais également parce que j’ai commencé à faire d’autres choses, telle que l’exposition avec Nan Goldin, Scopophilia. J’ai pris d’autres directions mais ce n’est pas fermé. C’est quelque chose que j’aime faire, que je sais faire ( cf EVER MAGAZINE /// THE PARTY ).

 

LES VOYAGES

Desert - ©Fred Jagueneau

EVERMAGAZINE : Les voyages, qui semblent nombreux à la vue des images que vous allez exposer à la galerie Nikki Diana Marquardt, auraient-ils également influé dans ce changement d’univers ?
 

F.J : En fait tout cela est venu de la mode. J’ai travaillé avec plusieurs photographes, dont Mario Testino, et certains m’ont embauché pour aller faire des catalogues à l’étranger. Je suis donc parti aux Seychelles, dans toutes sortes d’endroits ... où je ne voyais rien : 15 jours, trois semaines dans un pays, on va à l’hôtel, la plage, parfois dans un studio, deux maisons. Et ça, ce n’était pas possible, ça me mettais dans un état de frustration énorme. J’ai fait des économies et puis je suis parti. Mon premier voyage, ça a été le Zimbabwe. A cause du nom. Quand j’étais petit, je trouvais ça extraordinaire comme nom. C’était le pays du bout du monde par excellence, avec en plus des animaux sauvages. Donc quand j’ai pu partir je ne me suis pas posé la question, ça a été là-bas.

 

 

EVERMAGAZINE : Et qu’y avez-vous découvert ?
 

F.J : J’ai découvert quelque chose d’incroyable. C’était il y a 18, 19 ans. J’ai fait le tour du pays en stop, en bus, pendant un bon mois. Les gens ont été adorables, malgré le fait que ce soit un pays difficile, qui vit presque en autarcie. J’ai ramené plein d’images dont je n’ai rien fait. Et ça a été souvent le cas dans mes voyages. Je partais et je dépensais un peu tout mon argent, je revenais avec pleins de pellicules. Et à mon retour il fallait bien que je paye mon loyer. Donc je ne m’occupais pas tout de suite de les développer, d’aller voir des gens pour leur montrer mon travail. Comme je n’écris pas, ce n’était pas évident : on revient avec des images et il n’y a pas vraiment de textes. Je ne suis pas journaliste et je n’ai jamais voulu l’être.

 

 

EVERMAGAZINE : Mais vous avez continué à partir en voyage ?

F.J : Oui, puisque le premier s’était tellement bien passé ! Et puis je me suis rendu compte que quand on part comme ça un mois, très loin, on a le temps de voir autre chose et d’oublier d’où on vient. Et pourtant, en revenant, c’est comme si les choses n’avaient pas évolué en France, parce que la période est trop courte pour que quoi que ce soit ait changé vraiment. On se dit donc qu’on n’a pas perdu de temps, qu’on n’a rien loupé, ou en tout cas qu’on peut tout rattraper très vite. Et qu’en même temps on s’est enrichi de quelque chose d’extraordinaire. 

  

LA TAUROMACHIE

EVERMAGAZINECertains voyages vous ont-ils amenés à travailler sur des thèmes précis ? En Colombie, ne vous êtes-vous pas intéressé à la tauromachie ?
 

F.J. : Oui. La Colombie, c’est un peu différent. Là j’avais une idée précise de ce que je voulais faire. Je ne connaissais rien, à la base, dans ce domaine. J’avais vu une demi-corrida à Arles, pendant les Rencontres, juste avant de partir. Et c’était atroce, elle était mauvaise. Ça arrive.

 

 

EVERMAGAZINE : Qu’est-ce qui vous a malgré tout attiré sur ce terrain ?
 

F.J. : Ce sont les habits. Ils sont incroyables. C’est de la haute couture. J’aime les vêtements, je trouve cela beau, les matières, les couleurs. C’est quelque chose qui m’a toujours fasciné. Et dans la tauromachie, il y a ça. Ça va au-delà du vêtement, cela ne fait qu’un avec le toréador. Et puis j’aime aussi beaucoup la danse. La grâce dans la danse. Dans la tauromachie, il y a une gestuelle, une scénographie imposée par le taureau mais maintenue par le toréador. Quand il parvient à se maintenir au centre de l’arène, assez longtemps, c’est quelque chose de beau.

 

 

EVERMAGAZINE : Ce point de vue est assez loin de l’idée de mort, communément attachée à la tauromachie...
 

F.J.Oui, mais ce n’est pas vraiment cela qui m’intéresse. Ou pas exactement. C’est un rituel qui vient des Grecs, qui est passé par la corne hispanique, assez tôt, puis qui a été emmené, lors de la colonisation, en Amérique du Sud, là où il y avait déjà des sacrifices animaliers. Il y a donc eu une convergence de deux cultures. Par exemple le jour de la fête nationale, au Pérou, ils vont capturer un condor dans les montagnes, le ramènent et le mettent sur le dos d’un taureau, attaché. Ils le lâchent dans les rues jusqu’à ce que le condor tue le taureau. C’est assez incroyable. Le condor représentant les indiens, c’est un animal sacré, et le taureau, les espagnols...

 

En Colombie, ce que j’ai trouvé comme type de chemin de traverse, ou variation de la tauromachie, ce sont les cojaleras. Dans le nord-ouest du pays, une fois par an, les organisateurs louent un champ énorme où ils montent un stade en bois. De la taille d’un stade de foot, à peu près. Les gens sont soûls, il y a des femmes, des enfants, n’importe qui peut aller au centre de l’arène. Et ils lâchent un taureau. Ce sont des toros bravos, qui font 500, 600 kilos. Mais ils ne peuvent pas être tués. Cela s’arrête au bout de 10 minutes, quelqu’un vient chercher le taureau, en ramène un autre. Il y a des morts chaque année, chez les hommes, pas les bêtes.

 

 

EVERMAGAZINE : Le rapport s’inverserait alors avec la tauromachie telle que nous avons l’habitude de la voir ?
 

F.J. :Oui, cela devient une sorte de jeux du cirque. Mais c’est pour moi l’exacerbation de ce qu’on voit dans une corrida. Les gens sont aussi là pour l’accident. Dans les cojaleras, on l’attend clairement. Les gens achètent des caramels, qu’ils jettent sur la tête du taureau, pour que les enfants ou autres se rapprochent au plus près et risquent de se prendre un coup de corne. C’est terrible.

 

 

EVERMAGAZINECela a été interdit en Espagne il y a peu. Que pensez-vous de cette polémique ?
 

F.J. :Je crois que le problème de la corrida en Espagne et en France est avant tout un problème politique. Mais fondamentalement, je ne vois pas comment on peut faire autant d’histoires sur la corrida alors qu’on tue et mange des animaux dans des conditions bien pires. Les conditions de vie d’un toro bravo sont quand même nettement meilleures que celles de n’importe quel animal, vache, poulet, cochon ou autre. De toute façon, je ne suis pas là pour juger,  je suis là pour voir.

 

 

EVERMAGAZINE : Qu’y voyez-vous, du coup ?
 

F.J.J’y vois des choses belles. Mes photos, je les fais parce qu’il y a des choses qui m’émeuvent, qui provoquent une émotion. On ne sait pas toujours tout de suite pourquoi on a fait une photo. Même s’il m’est arrivé de dessiner par avance une image. 

 

 

EVERMAGAZINE : Que voulez-vous dire par là ?
 

F.J.J’avais rêvé d’une image de l’arène de Bogota, en Colombie. Je ne savais pas si j’allais pouvoir réaliser cette photo. Un architecte assez fou, dans les années 70, a construit trois tours juste derrière les arènes. Une amie a trouvé un réalisateur, qui habite au 17ème étage de la tour du milieu et qui a un balcon minuscule, sur lequel j’ai mis mon pied. Et j’ai shooté, tout le long de la corrida, du dessus donc. Puis j’ai recollé les morceaux. C’est une multiplication de la même position d’image. Nan Goldin voulait un mur entier avec cette image pour la galerie Nikki Diana Marquardt. Je lui ai dit que ce n’était pas le sujet. 

 

 

DE SCOPOPHILIA A ZERZURA

Fred_Jagueneau_TIMELESS

EVERMAGAZINE : Vous êtes donc en préparation d’une exposition, dont la curatrice est Nan Goldin. Quel effet cela fait-il que quelqu’un d’autre sélectionne vos images à votre place ?
 

F.J.Ça fait beaucoup de bien parce que je suis incapable de sélectionner mes images. Peut-être plus encore pour les polaroids que pour le reste. Sans doute qu’il y a un affect un peu plus important. Evidemment, certains sont pour moi meilleurs que d’autres. Et je me suis occupé de faire le premier tri, en passant tout de même de 3000 à 700 images. Mais pendant longtemps je ne trouvais pas de moyen de les présenter. La seule chose que je savais c’est que je ne voulais pas les diviser par pays, que ça n’a jamais été la démarche. Mais si je ne le fait pas par pays alors il faut trouver des thèmes. Et ceux que je trouvais ne me convenait pas.

 

 

EVERMAGAZINE : Le fait que cela soit Nan Goldin, en particulier, qui ait articulé ces thèmes, que cela apporte-t-il à vos yeux ?
 

F.J.Je trouvais vraiment intéressant le fait que ce ne soit pas du tout le type d’images qu’elle fait. Je n’avais pas du coup de problème de mimétisme, de confrontation de sujets. J’avais surtout une grande curiosité de découvrir ce qu’elle allait voir dans mon travail. Elle y a trouvé énormément d’intimité, ou d’intimisme, une part d’onirisme aussi. Enfin, je fais confiance en son regard. On a travaillé sur Scopophilia ensemble, et avant de se pencher sur ses propres images, on a travaillé sur des œuvres du Louvre. Avec chacun notre rapport à la peinture, chacun s’extasiant sur des oeuvres différentes. 

 

 

EVERMAGAZINE : Vous étiez donc son assistant pour ce projet autour des oeuvres du Louvre, l’an dernier. Vous vous êtes rencontrés à cette occasion ?
 

F.J.Oui. Nous avons eu cette grande chance d’aller au Louvre tous les mardis, seuls. On ne voit pas du tout la même chose dans ces conditions, avant tout, car il n’y a pas de bruit. Les sens, chez moi, se perturbent facilement. Je ne peux pas manger en plein soleil, par exemple, je ne goûte pas bien les choses. Je peux boire, mais ça c’est autre chose (rires).

 

 

EVERMAGAZINE : Avoir pour soi ce musée, j’imagine, change aussi beaucoup les choses...


F.J.
Oui, c’est vrai au début mais très vite on s’approprie ce lieu, on est chez nous. On reste collé devant un tableau, on s’assoit, on revient, on repart, parfois on ne va que dans deux pièces, trois pièces, même pas. Aujourd’hui, avec un peu de recul, on espère que Scopophilia pourra susciter l’envie chez les gens de passer une heure dans Le Louvre et de repartir.

 

 

EVERMAGAZINE : De Scopophilia à Zerzura : comment est naît l’idée que Nan Goldin devienne curatrice de votre exposition ?
 

F.J.Elle avait vu mes propres photos du Louvre et elle les aimait beaucoup. Elle est arrivée à la conclusion que je devais être un bon photographe, quelque part. Mais être un bon photographe pour Nan ça ne veut pas forcément dire avoir du talent, ça veut dire être bon techniquement. Ensuite, je crois qu’elle a considéré aussi que j’avais un oeil qui l’intéressait. A ce stade-là de notre rencontre, elle n’avait pratiquement pas vu mes images personnelles. Et puis on était dans la fabrication de ce projet. Je ne pensais pas du tout à ça.

 

 

EVERMAGAZINE : Quel a été le déclencheur ?

Cartes Postales - ©Fred Jagueneau

F.J. : Quand je pars, j’envoie des polaroids, comme cartes postales. Il devrait y en avoir dans l’exposition. Donc je lui ai envoyé un premier pola d’Andalousie, alors qu’on avait fait une petite pause d’une semaine pendant Scopophilia. Puis un autre, plus tard, de Jordanie. Et elle a voulu en voir d’autres. Je lui ai montré mes photos du désert et des sculptures d’Oslo, qui lui ont beaucoup plu.

 

 

EVERMAGAZINE : De quelle façon a-t-elle travaillé sur vos photographies, par la suite ?
 

F.J. : J’avais donc fait un editing de 700 images, que je lui ai donné. Elle a fait une première sélection en fonction de l’émotion qu’elle ressentait en voyant les images, sans savoir où c’était, quand c’était, ce que c’était. Ce qui m’intéressait beaucoup : j’aime l’art conceptuel mais je trouve que l’art doit pouvoir parler à tout le monde, y compris quand on n’a pas la possibilité de lire la légende. J’ai pris des photos à Zanzibar, la réalité de Zanzibar est peut-être toute autre. Mais en revanche, la photo en elle-même raconte quelque chose. Et chacun, à partir d’une image, peut se raconter sa propre histoire, qui fera écho à une case de son inconscient.

 

 

EVERMAGAZINE : Vous avez intitulé cette exposition Dreaming of Zerzura, quel est la signification de ce titre ?
 

F.J.Zerzura est un endroit incroyable. J’ai découvert cette légende, qui date du 5ème siècle avant Jésus-Christ, lorsque j’ai préparé mon expédition dans le désert du sud-ouest égyptien, où se trouverait, selon le mythe, une oasis renfermant un trésor incroyable dans une zone géographique particulièrement vaste. Ce désert s’étend de l’est lybien jusqu’au nord du Soudan.

 

 

EVERMAGAZINE : Personne n’a donc jamais trouvé Zerzura ?
 

F.J.Non. Il y a eu un problème climatique, dans cette zone, qui l’a transformée en une région plus que désertique. Une autre raison d’ailleurs pour laquelle j’ai été là bas c’est que c’est une zone sans eau, de plus de 600 km de large sur 800 km de long, pas tout à fait la taille de la France mais presque. Même les caravanes des Bédouins ne peuvent pas y passer parce que les chameaux, malgré tout, ont besoin de boire tous les trois jours. C’est une région qui était encore à peine cartographiée au 20ème siècle, et minée en partie pendant la seconde guerre mondiale. Il resterait des mines. Bref, aller là bas, c’est compliqué.