Qu’est ce qu’une année ? Les années filent dans nos vies, comme elles filent et défilent dans la grande Histoire. Alors un an, qu’est ce que c’est pour dire le Printemps Arabe, la révolution égyptienne, les hurlements du Caire qui gronde et scande sa colère ? Elle n’est pas une, unie et uniforme cette colère. Elle est changeante, d’un camp à l’autre, du protestataire convaincu à celui qui ne se reconnaît pas en elle, qui voudrait juste que le cours des choses reprenne, dans ce semblant d’harmonie dont on finit par s’accommoder, loin de cette actualité bruyante, brûlante. Un jour, alors que les années se seront additionnées les unes aux autres, des sages aux folles, des courtes aux longues, des élèves, des curieux, des passionnés, des militants, des milités - par ce mot qui n’existe pas entendez ceux dont le pouvoir est menacé et qui cherchent dans le passé des solutions à un présent tourmenté -, tous ceux-là, cette foule d’inconnus, lira dans les livres et sur les écrans cette révolution qui fête son premier anniversaire. Experts, chercheurs, spécialistes et anonymes auront d’ici là tiré mille conclusions, ce que nous faisons déjà d’ailleurs. Au Hollywood des éditions politiques, la révolte, comme l’indignation, est « bankable ».
Mais aujourd’hui, après approximativement 365 jours qui fusent dans l’air du temps, quel regard portent les Cairotes sur leur révolution ? Qu’ils la vivent pleinement, qu’ils la haïssent ou qu’ils la subissent, passifs, comment soufflent-ils la bougie de ce premier printemps ?
Al Arham, Gizeh. Là où le souffle du Caire rencontre le désert et le regarde droit dans les yeux, au bout de l’interminable avenue qui les relie, le prestigieux héritage. Les Pyramides, dressées devant l’Humanité, regardent la ville s’affairer à exister depuis toujours à côté d’elles. K., la soixantaine, ancienne cadre de la Banque Nationale d’Egypte discute dans la fraîcheur de son appartement de femmes avec A., l’ami d’enfance.
Leur enfance, ils l’ont passée dans un autre quartier : Shubra, le coeur battant du Caire. Un habitant de Shubra considère que cette zone est à elle seule Le Caire, si ce n’est même l’Egypte. Elle en est en tout cas l’essence. A. est fonctionnaire à l’Université Al Azhar, la plus vieille du Monde Arabe. Le lieu a formé des générations de théologiens de renom avant de devenir une véritable entreprise moderne. Ensemble, ils évoquent ces heurts de tous les jours, cette répétition sur leurs écrans de télévision du même scénario chaotique.
«Rallas, bas...», «Rallas al’an, kwayessa keda...», «Koulou youm, koulou, koulou...» : « Ça suffit, ça suffit maintenant, c’est bon comme ça, tous les jours, tous, tous, tous, les jours... » Leurs mots disent la lassitude. Téléportez-vous à Paris un jour de grande grève, allumez votre téléviseur imaginaire et regardez le 20h, souvenez-vous de l’éternelle figure du bon citoyen français, du commun des mortels interrogé lors d’un micro-trottoir : «C’est trop, il y en a marre, on est pris en otage, on travaille nous, on ne peut pas se permettre de poser des RTT à chaque grève.». Un air étrange de déjà vu, n’est-ce pas, dans la lassitude de nos deux Egyptiens ? Pourtant, ici le chaos n’a pas la même odeur, le même goût, ici le chaos ne s’appelle pas «Grève de la RATP». Ici, le chaos s’appelle Révolution. Le citoyen cairote, le perturbateur de l’ordre établi, parle lui aussi de revendications sociales, de progrès, mais pas d’acquis à défendre. Ici, le citoyen qui s’exprime ne protège pas le passé. Ici, le citoyen arrache l’avenir, ne craint pas de régresser, ne peut qu’avancer... ou stagner. Sur fond de dictature, les hommes parlent d’ «à acquérir», de combat, d’idéaux. Ces mots font rêver la jeunesse, trembler les puissants, s’éveiller les indignés. Et pourtant, au Caire comme à Paris, le temps de la revendication semble bien long et éreintant. Alors qu’au coeur de la capitale certains meurent pour des idées, une idée, celle d’une Nation libérée de ses vieux démons, d’autres prennent le thé, s’interrogent et attendent. Ces deux réalités, celle d’une jeunesse qui a soif de ses droits et celle d’une petite bourgeoisie qui a réussi, malgré l’ancien pouvoir en place, à bâtir une vie qu’elle juge digne et louable; ces deux réalités cohabitent et se partagent la ville.

