FACE AU SILENCE - ©Christophe Agou /// EVER MAGAZINE 2012
Il faut parfois la fin d’une ère pour qu’une pensée se construise autour de la disparition d’une autre. Il a en tout cas fallu que Christophe Agou assiste à la destruction des deux tours du World Trade Center, à New York, pour que lui vienne l’idée de retourner sur ses terres d’enfance, afin de photographier ce qu’il en restait. Tout en continuant à illustrer la période post-11 Septembre à travers sa série Under a cloud, il est ainsi revenu dans la région du Forez. Face au Silence est un projet à la frange du documentaire, une ode humaniste à ces dinosaures de nos temps modernes : les agriculteurs, ces « derniers représentants d'une paysannerie révolue », pour reprendre les mots du photographe. Malgré l’arrivée progressive de citadins en quête de mise au vert, la démographie de la région est en effet en baisse depuis plus d’un demi-siècle, phénomène encore aggravé par un vieillissement de la population deux fois supérieur à la moyenne nationale. Et ces images montrent bien ce temps suspendu, ces visages creusés par le silence et la solitude de ces plaines glaciales en hiver. Elles forment un requiem, un renoncement à toute continuité possible. Pour Christophe Agou, « nous ne serons jamais aussi proche de la nature que ces hommes et ces femmes l'ont été ».

 

Il s’agit donc d’un hommage plus que d’un reportage. Le photographe y endosse le rôle de témoin avec scrupules, revenant régulièrement depuis 2002 auprès de ces hommes et ces femmes, nouant une relation privilégiée avec eux, comme en attestent les échanges épistolaires qui ont égrainé son exposition à Paris. Présentes également dans l’ouvrage édité par Actes Sud, ces lettres racontent la maladie, le désert que leur village est devenu, l’ennui. Elles sont à la fois tendres, soucieuses de l’autre et écrites d’une langue précise et archaïque, qui place le respect en clef de voûte du rapport humain. Un respect visible dans les images elles-mêmes : un homme abîmé par le temps mange sa soupe, une femme à la jambe malade se repose à sa table, son chien collé à elle. Parce que les mêmes visages reviennent au fur et à mesure de ces scènes, ces individus ne perdent jamais une once de leur humanité. Le spectateur, du même coup, séjourne également avec eux. 

On pense évidemment à Raymond Depardon et à ses Profils Paysans. On ressent la même tristesse, la même nostalgie face à la disparition de ces personnes, ici parfois seulement signifiée par un courrier retourné à l’envoyeur avec la mention « décédé ». La différence entre les deux artistes tient peut-être à l’abstraction qui filtre dans le travail d’Agou, cette façon de cadrer toujours en décalé. Les sujets y sont tronqués, mis au même plan que les autres éléments, coupés par un reflet ou une flamme en plein champ, pris par en dessous : ces hommes sont bien « in situ », au sein de leur monde, et l’image filtre cette métaphore jusqu’au bout. 

 

Ces cadrages poétiques nous donnent également un indice sur la signification du titre du projet. Au sein de ses prises de vue, Christophe Agou semble toujours absent, les scènes comme arrêtées sans qu’aucun regard ne filtre vers lui. Il ne s’agit ni d’indifférence, ni d’un dispositif d’attente qui placerait volontairement le sujet dans un état d’ennui, mais de ces moments de latence que peuvent partager seulement deux personnes qui se connaissent bien. L’intimité se trouve bien « face au silence ». 

 

Ce silence, pourtant, Christophe Agou a décidé de le briser. Et travaille depuis peu à une série de films. À Arles, l’an dernier déjà, aux Rencontres Internationales de la Photographie, il a proposé une pièce multimédia faites de photographies et d’une bande-son. Il rédige actuellement le scénario d’un projet plus élaboré. Car face au silence, il y a malgré tout des mots, les mots échangés mais aussi le bruit de ces campagnes : il n’y a qu’à imaginer la scène des poules dans l’habitacle de la voiture pour entendre le bruit tonitruant qui devait y régner. Mais aussi les tic tac des horloges, les hurlements du cochon qu’on égorge ... 

 

Pourquoi Christophe Agou poursuit-il ainsi inlassablement ce projet ? Il dit ne pas tout à fait le savoir, mais qu’il y a, évidemment, une nécessité mémorielle derrière ce travail et qu’il estime que celui-ci ne serait pas complet sans que les sons mais aussi les mouvements de ces hommes ne soient rendus. Son projet vidéo s’intitulera Sans Adieu. Parce qu’un témoignage tel que celui-là permet justement que rien ne tombe dans l’oubli ? Christophe Agou répond sur la signification de ce titre par ces quelques mots à la fois tendres et lapidaires. « Sans Adieu ? ... "reviens bientôt nous voir" ... ». 

 

Texte : Lucille Dupré
Photos : Christophe Agou 

 

Exposition :

Du 26 janvier au 29 avril 2012
Musée d'art Roger-Quilliot
Quartier historique de Montferrand
Place Louis-Deteix
63100 Clermont-Ferrand

Ouvrage :
FACE AU SILENCE
Actes Sud Beaux Arts