La mémoire dans la Peau  Suite :

 

EVERMAGAZINE : La majeure partie de votre œuvre, malgré tout, est en noir et blanc. Est-ce un travail autour du noir, ou du blanc ?

AA : Dans une histoire sombre, j’apporte du blanc. Faire naître le blanc du noir, de la lumière d’une histoire tragique. Il y a eu des horreurs, ils ont réussi à exterminer cette nation ancienne, cette civilisation, ce peuple. Les Indiens d’Amérique, tout à disparu avec eux. Les Arméniens, il reste des vestiges, c’est quand même incroyable. Ces gens-là qui ont été exterminés, c’étaient des bâtisseurs, des architectes, des compositeurs. C’étaient des artisans et on louait leurs services en tant que tel. Ils ont laissé des vestiges fabuleux sur place malgré tout ce qui a été détruit. Dans chaque village, il y a encore une église. L’Histoire est triste. Je raconte une histoire triste, ce ne sont pas mes photos, mais l’Histoire qui est triste. Au sein de celle-ci, j’apporte de la lumière.

 

EVERMAGAZINE : D’où le choix du noir et blanc ?

AA : Le choix du noir et blanc, c’est parce que c’est une démarche sur l’imaginaire, ou plus exactement l’évocation. Je suis plus dans la métaphore que dans la narration. Je ne suis pas un journaliste.

Ergen - ©Antoine Agoudjian /// EVER MAGAZINE 2012

EVERMAGAZINE : Dans ce cas, l’arrivée de la couleur serait-elle également un retour à la réalité ?

AA : Forcément c’est sous-jacent. Mais c’est une exploration, il n’y a qu’une seule image que je revendique dans cette série, que je revendique comme de la trempe des autres, celle de la vieille dame, avec une église derrière. Les autres sont plus classiques. Mais je pense que malgré tout, au contraire, je peux arriver, avec la couleur, à donner un sentiment, à procurer une émotion, à être encore dans la métaphore. Je peux y arriver, même si c’est plus difficile. Tous les films de Paradjanov sont en couleur. Chevaux de feu, est en couleur.

Ensuite, il y a un traitement, j’ai maquillé les photos, j’ai fait mon travail de tirage. Je recherche une chromie, je recherche un contraste, je fais disparaître des choses. J’en fais apparaître d’autres. Non pas en transportant des éléments de l’extérieur, mais en fonçant, en éclaircissant. Je n’utilise pas l’outil photoshop comme plasticien mais comme l’auteur photographe qui est dans l’instantané, qui travaille sur les contrastes, la densité, la chromie. La réalité, dans tous les cas, est toujours là envers et contre tout.

De manière générale, donc, je ne change pas la réalité, je l’influence, par rapport à ce que je veux dire. Je reste dans l’instantanéité. C’est ça qui est fort dans la photographie, c’est un instant de vie réel, alors que le peintre, dès le départ, est un plasticien, même si sa scène est très réaliste. Alors que dans l’émulsion, il y a sensuellement la scène qui s’est produite. C’est ça qui est incroyable. Et en même temps dès qu’elle est faite, cette image est déjà dans le passé.

La Fête - ©Antoine Agoudjian /// EVER MAGAZINE 2012

EVERMAGAZINE : Les sujets photographiés, effectivement, ont une véritable existence. Est-ce dû à leur regard ? À la proximité avec laquelle vous les prenez en photo ?

AA : Je shoote au 35mm, j’existe donc dans la scène. Avec un tel format, je suis obligé d’être prêt. Le travail est de faire en sorte qu’ils ne te voient plus, ou qu’ils ne voient plus ton appareil.

 

EVERMAGAZINE : Comment cela s’opère-t-il ?

AA : Je ne le sais pas vraiment, parce que ce n’est pas une attitude, au sens d’une dialectique. Je suis dans un état particulier, ça se passe dans les regards. Dans l’enchantement ou le désenchantement, il est clair que ma présence influence la scène.

 

EVERMAGAZINE : Quel type de dialogue avez-vous avec vos sujets ?

AA : Parfois, je reste deux heures sans faire une photo. J’existe dans la scène, comme avec vous, en ce moment. Il se pourrait que je fasse une photo, en parlant  avec vous. Vous allez rire avec la première, la deuxième et puis après on va parler, on va échanger et vous allez oublier l’appareil. L’échange va être plus important que cet élément extérieur qui peut-être parfois va encore vous faire sourire. Il se peut que vous me disiez d’arrêter de faire des photos, que ça vous fasse rire. Mais l’idée est d’avoir une conversation, de sortir du superficiel. La raison pour laquelle je vais dans ces régions est que je cherche quelque chose de particulier, un peu comme un archéologue. Je suis dans une démarche, entre guillemets, scientifique, je cherche quelque chose de précis. Il faut rester sérieux, ne pas être dans un échange artificiel. Mais des choses m’échappent. L’importance de la scène me rend parfois invisible, lorsque des choses plus importantes s’y passent, comme un enterrement. Parfois, dès le départ, je suis invisible.

 

EVERMAGAZINE : Le sens de la photo, du même coup, survient parfois à posteriori ?

AA : Oui, la scène n’a souvent rien à voir avec ce que je lui fais dire, avec la légende. C’est pour ça aussi que je dis faire des photos comme l’on produit des mots : je les assemble pour en faire des phrases. L’histoire que je raconte est claire dans ma tête. Il s’agit de l’histoire du génocide, de la présence arménienne dans ces régions, de la déportation. Du comportement du gouvernement, de l’histoire de l’Allemagne, aussi. Si j’avais un budget plus important, je serais cinq fois par an sur les routes.

Rêves Fragiles - ©Antoine Agoudjian /// EVER MAGAZINE 2012

EVERMAGAZINE : Et pour prendre un exemple précis, dans Rêves Fragiles, avec le funambule, à quel moment le sens de l’image est-il survenu ? À quel moment des mots se sont posés sur l’image ?

AA : Je le cherchais depuis longtemps, ce funambule. J’ai été danseur avant d’être photographe. Danseur de danse arménienne. Ma femme est chorégraphe. Je connais donc bien ces symboles, cette ethnographie. Des films de Malian, de Paradjanov, à l’opéra et au personnage d’Anouch. C’est un univers qui m’est très familier. Et ce que les Arméniens appellent le Pahlevan, le funambule, je l’ai cherché longtemps. Dans ce cas précis, donc, rien n’était laissé au hasard.

 

EVERMAGAZINE : Hormis ces photos au plus proche des visages, il y a également dans votre oeuvre beaucoup de lieux. Pouvez-vous nous expliquer, par exemple, celle intitulé Gdoutz, d’un monastère, en Turquie ? Sa signification ?

AA : C’est une église abandonnée. Au début du siècle dernier, dans cette église, il y avait des séminaristes, des prêtres, des mariages. Elle se trouve dans cette région qui est le berceau du peuple arménien, la région de Van. Le génocide a commencé là et jusqu’en 1917, et la Révolution Russe, ils s’y sont battus. C’est une région symbole. Des hommes sont restés des mois dans ces montagnes à se battre contre une armée avec des canons. C’est fort. Autant l’histoire française m’intéresse, je la connais, je me suis intéressé à la rafle du Vel’ d’Hiv’, à la façon dont les officiers, les prêtres, se sont comportés, comment certains ministres ont tout fait pour sauver un maximum d’enfants. Ça m’intéresse, mais je ne regarde pas ces évènements comme si c’était ma propre histoire. En revanche, avec ce qui s’est passé dans ces régions-là, j’ai une identification quasi sensuelle.

Gdoutz - ©Antoine Agoudjian /// EVER MAGAZINE 2012

EVERMAGAZINE : Est-ce que c’est parce que vous êtes allé la chercher ? Ou parce qu’on vous l’a racontée, étant enfant

AA : J’ai 50 ans, donc j’ai connu des rescapés. Mes grands-parents étaient rescapés du génocide. Je suis né à Alfortville, c’est un village arménien, quasiment. J’ai baigné dans cette ambiance. Même s’ils ne disaient pas le mot génocide, ni ne portaient le drapeau tous les matins. Au contraire, ils ne voulaient pas en parler. Mais il y avait des parfums, des odeurs, quelque chose qui a imprégné ma mémoire. Cela fait partie de mon inconscient, toutes ces histoires qu’ils m’ont racontées. Volontairement ou involontairement, il y avait aussi la volonté de me transmettre un héritage mémoriel. Il y avait trois solutions face à cela : soit tu le digères, soit tu l’oublies, soit tu l’assumes. Les trois sont défendables, mais quand tu l’assumes, si tu n’essayes pas de transformer ça pour t’en servir comme un acquis humain, ça devient quelque chose qui te bouffe à l’intérieur. C’est pour cette raison que beaucoup d’Arméniens éprouvent de la haine. Que dès que tu les touches ils sont ultrasensibles, qu’ils peuvent avoir des réactions incompréhensibles. Tous les peuples héritiers d’un douloureux passé ont développé une culpabilité. Et la culpabilité est exacerbée chez les Arméniens parce qu’il y a cette négation. Il se peut qu’on les contredise. Les juifs ont une loi, si tu tentes de nier le génocide juif, essentiellement les chambres à gaz, tu es sous le coup de la loi. Pour les Arméniens non, même s’il y a eu une loi en 2001, rien ne permet pour l’instant de faire un procès.

En Turquie, on est encore plus loin que ça.

 

EVERMAGAZINE : Cette culpabilité ne vient-elle pas également de la notion de survie ? De cette génération d’enfants et de petits-enfants, qui portent en eux le fardeau de ne pas l’avoir vécu ?

AA : Oui. Bien sûr. Mais cette négation rend actuel un événement qui s’est produit il y a un siècle. Et entre cet événement et maintenant, il y a eu la Shoah, le Rwanda et autres ... Mais la singularité du problème arménien, c’est que les Turcs, en niant le génocide arménien, ont engendré toute une organisation, ce combat politique, ces reconnaissances.

 

EVERMAGAZINE : Cela ne découle-t-il pas aussi de la volonté-même du génocide, de nier qu’il ait eu lieu ?

AA : Oui, ça fait partie intégrante du génocide. La dernière phase du plan génocidaire, c’est la négation. La destruction de documents. En Turquie, beaucoup de gens pensent que ce sont les Arméniens qui ont massacré les Turcs.

 

EVERMAGAZINE : Malgré tout, vous dîtes ne pas êtes favorable aux lois mémorielles…

AA : Je ne trouve pas normal qu’on interdise à des universitaires de parler. C’est anormal d’empêcher les gens de parler. Interdire totalement. Sur Internet, il y a des vidéos de Faurrisson qui se baladent, tu peux y avoir accès comme tu veux. Il y a une montée d’antisémitisme dans le monde et je pense que le fait d’interdire d’en parler y contribue.

Aujourd’hui, d’autant plus, ils utilisent le terme négationniste pour tout. Un matin, sur France Inter, un scientifique parlait du langage dictatorial de l’écologie. Un auditeur a appelé pour le traiter de négationniste. Pour la « théorie » du 11 septembre aussi, il y a des gens qui ont le droit de douter ! Négationniste, ça a une forme particulière en France. Il y a une loi, qui empêche que l’on nie l’existence des chambres à gaz. Mais quand on stigmatise un Kassovitz en le traitant de négationniste, alors qu’il est de confession juive… Quand on diabolise un Bigard parce qu’il se pose des questions, ça me choque.

 

EVERMAGAZINE : Avez-vous le même rapport avec le génocide arménien ?

AA : Evidemment. C’est logique. J’ai des amis en Turquie, je ne parle jamais du génocide avec eux. Ça ne m’intéresse pas d’en parler. Ils m’aident pour ce que je fais, plutôt dans mon travail artistique. Je ne suis pas un Lanzmann, je suis plus dans l’imaginaire que dans la vérité. J’ai entendu plein de personnes me dire qu’il n’y a pas eu de génocide. Je me dis qu’ils ont le droit de le penser. Je peux m’emporter, mais ils pensent ce qu’ils veulent et j’en pense ce que je veux. J’ai tous les arguments pour les contredire, mais je n’ai pas envie.

 

EVERMAGAZINE : C’est une fois de plus une question de sémantique, de faire accepter à des gens des mots particuliers ?

AA : Le terme de génocide a été créé en 1944, spécialement pour la Shoah. Il s’est inspiré des massacres arméniens, Raphael Lemkin s’en est inspiré pour créer ce néologisme. Mais il a été créé pour les juifs, avec l’idée que la Shoah, c’est le crime des crimes. Au sujet des Arméniens, du même coup, les gens ont du mal à accepter cette idée-là. Même au Rwanda, il y a des gens qui n’acceptent pas.

 

EVERMAGAZINE : On en viendrait à ce paradoxe où les gens peuvent s’offusquer d’un massacre sans pouvoir le qualifier de génocide ?

AA : Le terme génocide, c’est la volonté délibérée d’un pouvoir d’exterminer une minorité pour des raisons diverses. C’est indéfendable, malgré tout, en Turquie, de dire que c’est une « tragédie ». Pour moi c’est un fait acquis. Mais même en France, j’ai été censuré, en 2006. Parce qu’il y avait une communauté majoritaire turque dans la ville. La légende d’une photo dérangeait cette communauté, pas la photo. La mairie a voulu la faire retirer.

DIAPORAMA EVER

EVERMAGAZINE : Quelle était cette légende ?

AA : C’était le Mémorial au génocide. J’ai téléphoné à des amis de CAPA, ils ont envoyé la télé, France 3, puis Le Monde a téléphoné. À partir de ce moment, la Mairie a compris que ça allait faire du bruit. Mais je ne suis pas procédurier. Ce qui me fait peur, malgré tout, dans la loi, ce sont les abus. Pour empêcher les gens de s’exprimer, alors qu’ils ne sont pas du tout nauséabonds, tu leur fais un procès. Je suis partagé. La loi est faite pour protéger le faible contre le fort, les Arméniens contre un état riche et organisé comme la Turquie, peut-être, je ne sais pas.

 

EVERMAGAZINE : À l’instar des juifs, les Arméniens sont donc devenus une diaspora, ce qu’ils n’étaient pas à l’origine. L’Arménie pourrait-elle devenir une terre promise ?

AA : Il y a toutes sortes de diasporas. Et je ne me sens pas originaire de cette région-là. Je suis content d’y aller, elle me parle. Mais je suis bien plus originaire d’Anatolie, de son côté oriental. Bien plus de Turquie, bizarrement. J’ai des amis turcs maintenant, après avoir longtemps eu une aversion pour eux. Demain soir, je vais commencer des cours de turc. Mon grand-père, mon père parlaient cette langue.

 

EVERMAGAZINE : Il y a une haine des Turcs, chez les Arméniens ?

AA : Chez beaucoup d’Arméniens. De mon côté, je ne l’ai plus, cette haine. Malgré tout, j’ai détesté entendre cette langue, et j’en ai parfois des réminiscences. Quand je vois des Turcs en France, je me dis parfois : vous nous avez foutu en l’air et vous êtes ici. Alors que c’est un pauvre gars qui ne trouvait pas de travail, qui essaye d’améliorer son quotidien. Parfois, quand j’entends cette langue dans la rue, alors que je vais l’apprendre, j’ai un réflexe aussi vieux que moi. Tout cela reste paradoxal, complexe.

 

EVERMAGAZINE : Lorsqu’on est Arménien de Turquie, cette haine, n’est-ce pas se nier soi-même ?

AA : Oui, on est tellement proches. C’est triste ce qui est arrivé. Quel gâchis. Les religions diffèrent mais hormis cela, on est identiques, dans la culture, dans la nourriture, dans l’accueil.

 

EVERMAGAZINE : Pour revenir à votre travail de photographe, il a comme genèse cette Histoire, n’est-ce pas ?

AA : J’ai débuté la photo lors du tremblement de terre en Arménie.

 

EVERMAGAZINE : Dans le cadre d’une mission humanitaire, c’est bien cela ?

AA : Voilà. Mais je débutais déjà la photo, donc j’avais un appareil avec moi. Je faisais des photos après la distribution de la nourriture. Malgré tout, à l’époque, j’avais fait à peine 100 films en un an. Maintenant, quand je pars, je fais 100 films en deux semaines. Aujourd’hui, quand je regarde ces vieilles images, je ne suis plus vraiment satisfait. Mais quand je suis revenu en France, à cette époque, on m’a tout de suite proposé de m’éditer, avec Le feu sous la glace. Ça a démarré très vite, trop vite. Ce livre est aujourd’hui loin de moi, mais ce travail, dans le fond, je crois que je suis content qu’il existe. Il m’a encouragé à continuer.

 

EVERMAGAZINE : Ce travail photographique est-il une façon d’appartenir à cette « communauté » arménienne ? Cette « communauté » est-elle un refuge ? Une famille ? C’est quelque chose que vous appréciez, que vous exécrez ?

AA : Je ne sais pas ce qu’est la communauté. Je fais partie de la communauté arménienne, mais je ne suis pas du tout communautariste. C’est-à-dire que j’aime assembler les choses, pas les diviser. À partir du moment où les choses deviennent étouffantes, fermées, je ne m’y reconnais vraiment pas. Ce que j’aime chez les Arméniens, c’est le côté oriental, famille, accueil. On se réunit, on bouffe. Ma femme a une troupe de danse, avec des danseurs arméniens. J’aime bien la musique. Mais tout en même temps, j’ai des amis de tous horizons, ce qui m’intéresse c’est avant tout la richesse des échanges. Donc, ce n’est pas un critère pour moi.

Je suis laïc, je ne peux pas dire athée parce que ça serait mentir, au sens où j’ai un héritage cultuel et culturel. Mais je reste un anti-religieux, un anticlérical. Même si j’ai de la tendresse pour ça. C’est assez ambigu. En Turquie, ils ont une expérience d’acquis par rapport à la laïcité. Ça a été le fruit d’un combat sanglant, c’est quelque chose qu’il faut vraiment protéger.

 

EVERMAGAZINE : Le premier pays laïc de l’Histoire, était bien la Turquie, n’est-ce pas ?

AA : Et oui, mais bon. Il y a toutes sortes de choses à dire dessus. Laïc, oui, mais après 1923, donc après l’Empire Ottoman. Au lendemain du génocide... Il y a des paradoxes incroyables dans cette Histoire. Les Turcs, par exemple, pendant la Seconde Guerre Mondiale, ont protégé beaucoup de juifs. Alors qu’ils étaient des alliés de l’Allemagne.

 

EVERMAGAZINE : Et la religion, quelle place a-t-elle aujourd’hui dans cette « communauté » arménienne ?

AA : Je crois que chez les Arméniens, la laïcité a toujours été quelque chose de naturel. Il y a toujours eu une séparation de l’Eglise et de l’Etat. Même s’ils n’ont jamais vraiment eu accès à l’indépendance. Mais la religion est présente dans la culture. Une langue a été créée pour traduire la Bible. Ça a été une période de Lumières dans l’espace médiéval arménien, du 8ème au 12ème siècle. L’opéra, la littérature, en sont indissociables. Mais comme en France, autant il y  a de la lumière autour de la religion, autant elle a pu engendrer des périodes d’inquisition. Mon rapport à la religion est le même : je suis un fervent  défenseur de la laïcité, et ça me fait chier d’être assis à table à côté d’un curé qui se comporte comme s’il était Dieu le Père. Cette position hiérarchique ne me convient pas. Et en même, je me sens bien dans une église arménienne, je suis ému, et ce côté  mystique est indissociable de mon travail.

 

EVERMAGAZINE : Quelle place a cette culture dans votre travail, pour conclure ? Aujourd’hui, vous considérez-vous comme un photographe ou un photographe arménien ?

AA : Je suis photographe. Mes projets de photographie ne se résument pas à ça. Même si une fois de plus, c’est ambigu, parce qu’il est clair que la colonne vertébrale, c’est cet héritage, complètement affilié à la mémoire arménienne, et à la mienne. Mais mon travail ne concerne pas seulement les Arméniens. Il y a peu un journaliste de Télérama, Desbenoit, a écrit un article. Il n’est pas Arménien. Demain, il y a des collectionneurs qui vont venir acheter des photos, ils ne sont pas Arméniens. Un travail, quand il est accessible aux autres, c’est qu’il est universel. J’ai l’ambition de penser que mon travail peut être universel plutôt que seulement pour les Arméniens.

Je le pense.

Djalali - ©Antoine Agoudjian /// EVER MAGAZINE

 Entretien mené par Lucille Dupré et Roc Chaliand
Photos : Antoine Agoudjian
Musique : Atom Egoyan