LA MEMOIRE DANS LA PEAU - ©Antoine Agoudjian /// EVER MAGAZINE 2012

La mémoire dans la Peau

De la sémantique à la couleur. Pourquoi ne pas prendre à rebours l’œuvre du photographe Antoine Agoudjian et penser ainsi la cause arménienne. Penser par exemple que vouloir faire reconnaître l’existence d’un peuple et son extermination peut passer par une mise en fiction de celle-ci, c’est-à-dire par l’invention d’un langage propre. Que la reconnaissance de ce génocide est avant tout affaire de langage, puisque le mot demeure encore sujet à controverse, mais que cela ne le minimise en rien, du même coup. Et que ce langage photographique, depuis trente ans en noir et blanc dans l’œuvre de cet artiste, peut tout d’un coup se réinventer. Avec quatre images en couleur, Antoine Agoudjian a découvert une chromie nouvelle, changeante, en mouvement. Synonyme  d’espoir.

 

Mais n’allons pas trop vite en besogne et reprenons les choses depuis le début : Antoine Agoudjian est photographe. Depuis 30 ans, il sillonne le continent à la recherche d’un peuple presque disparu et éparpillé en Irak, Iran, au Liban, en Turquie ou encore à Jérusalem. Depuis 1989 et le grand tremblement de terre d’Arménie, il photographie les survivants, les descendants de ce génocide, les ruines et les paysages marqués par ce pan tragique de l’Histoire. Il va chercher la trace, le signe, quelque chose qui reste de cette destruction massive. Il construit de ce fait son œuvre comme un poète, disant « utiliser les images comme des mots ». Ce récit est celui de la diaspora mais c’est également le sien, récit intime d’une mémoire qui n’a pas vécu le génocide mais dont l’histoire personnelle est intimement liée à celle des rescapés. Antoine Agoudjian est d’origine arménienne, il a été élevé à Alfortville et nourri de cette communauté dont il dit se sentir malgré tout affranchi.

 

C’est un anarchiste, qui pour cette raison ne forme pas de dialectique, exprime ses idées avec leur ambiguïté, leur complexité. Sans doute est-ce pour cela qu’il utilise le noir et blanc et le grain particulier de son Leica pour raconter la projection d’une histoire tragique, à l’intérieur de laquelle il tente de « faire entrer la lumière ». Depuis peu, malgré tout, il travaille donc la couleur, et dessine avec cette nouvelle chromie un avenir pour la condition arménienne.

Nous avions évoqué son œuvre, au printemps dernier, alors que son travail était exposé de manière inédite à Istanbul. Pour la première fois, une exposition traitant du génocide était présentée en terres turques, là même où ce mot est toujours proscrit. Il vient d’exposer à la galerie Matignon, à Paris, et au Centre National du Livre. C’était donc le moment où jamais de rencontrer ce photographe. Et de l’écouter parler de son travail, de son rapport au génocide arménien, de liberté d’expression et de négationnisme.

Allegoria - ©Antoine Agoudjian /// EVER MAGAZINE 2012

Entretien :

 

EVERMAGAZINE : Une exposition à la galerie Matignon, une autre au Centre National du Livre, on vous a beaucoup vu cet automne. Comment tout cela s’est-il déroulé pour vous ?

Antoine Agoudjian : L’exposition à la Galerie Matignon s’est bien passée. On vient de se rencontrer pour faire un bilan. Et effectivement ce projet au Centre National du Livre, qui a eu lieu le 15 octobre 2011. À la Maison des Journalistes, également, j’ai eu de grandes banderoles. Dans les salles MK2, y a eu des spots et une projection, qui a accompagné une lecture de Mesguich. Et il y a aussi Lyon en 2012 et Marseille en 2013. Ça peut se casser la gueule, mais c’est bien parti.

 

 

EVERMAGAZINE : Vous avez exposé à Istanbul, également, avant l’été. C’est un projet qui pouvait susciter de nombreuses controverses en Turquie. Comment cela s’est-il passé?

AA
: Très bien. Un carton. Il n’y a pas eu de ventes mais ce n’était pas destiné à ça. Mais oui, c’était une réussite. Dans un projet artistique, quand tu arrives à y associer le politique, c’est vraiment fort. Tout cela, sans provocation.

 

 

EVERMAGAZINE : Comment cette exposition a-t-elle pu avoir lieu ?

AA : La fondation Calouste Gulbenkian a financé une exposition à Paris, il y a deux ans, avec dans le cahier des charges le fait que je trouve un espace, parce que le leur était en restauration. Il fallait que ce soit un lieu institutionnel, de notoriété publique. Je n’en ai pas trouvé en France et j’ai voulu abandonner. Et puis un matin, je me suis réveillé et je me suis dit : je vais le faire en Turquie. Osman Kavala avait cet espace à Istanbul, le DEPO. Puis un éditeur a fait le photopoche, en version bilingue.

L’exposition a eu lieu dans le quartier de Tophane, près du quartier de Galata. C’est l’ancien quartier arménien, paradoxalement, même si ce n’était pas vraiment mon choix. C’est un de ces vieux quartiers en pleine transformation.

 

 

EVERMAGAZINE : Du fait d’être en Turquie, vos choix de scénographie, votre façon de montrer votre travail, étaient-ils différents de ceux à la galerie Matignon ?

AA : Oui. J’ai eu 200 mètres carrés sur un niveau, dans une ancienne fabrique de tabac. Il y avait des colonnes, qui m’ont de prime-abord gêné. Et puis je suis rentré chez moi et me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire avec. J’ai appris à ce moment-là qu’à l’époque de l’Empire Ottoman, ils avaient décrété 5 provinces arméniennes. J’ai créé 5 pièces et y ai mis 5 très grands formats dans chacune, avec une photo représentant une province à chaque fois. C’était un clin d’œil politique. Il n’y a plus d’Arméniens dans ces régions-là. Alors qu’elles avaient été décrétées à l’époque de l’Empire, et qu’un décret ne se fait que  quand une population est là.

Les intellectuels turcs ont beaucoup utilisé ce message-là.

DIAPORAMA EVER

EVERMAGAZINE : Justement, quelle a été la réception ?

AA : Les intellectuels turcs étaient vraiment contents. Ils se sont emparés du problème arménien non pas parce qu’ils sont révoltés, qu’ils pensent que c’est un génocide, certains même doivent penser que ce n’en est pas un, mais parce que c’est une avancée incontournable pour la démocratisation de leur pays. Le problème arménien, le problème chypriote et le problème kurde, c’est la ligne rouge en Turquie : on ne parle d’aucun des trois.

 

 

EVERMAGAZINE : Dans ce cas, comment la presse turque en a-t-elle parlée ? Le terme génocide, du fait qu’il soit interdit là-bas, a-t-il été utilisé ?

AA : Pour donner un exemple, le journal turc  de gauche, Radikal, a fait tout un traité philosophique autour de mon travail.

Le terme le définissant n’est pas exactement « illégal ». Le terme de la loi turque est : « atteinte à l’identité turque ». Il se peut que quelqu’un qui même sans volonté de semer la terreur ou la sédition ait des activités qui dérange le gouvernement, se voit alors accusé de porter atteinte à l’identité turque. On va lui faire un procès. C’est comme ça que ça se passe. Et dans ce cas, il est stigmatisé par toute la société civile, le pouvoir judiciaire, politique, les médias. il devient la bête à abattre. Diabolisé jusqu’à un tel point - c’est un pays très nationaliste - qu’il soit vraiment en danger de mort.

On ne peut pas se rendre compte ici. En France, il ne peut rien arriver à Zemmour, par exemple. Il peut recevoir une baffe en pleine face, dans la rue, mais c’est le pire qui puisse se produire. En Turquie, ce genre d’homme se serait pris une balle dans la tête depuis longtemps.

 

 

EVERMAGAZINE : C’est à cette « atteinte à l’identité » que la liberté d’expression s’arrête ?

AA : Exactement. C’est pour cette raison précise que les intellectuels étaient très contents de l’exposition. Ça m’a dépassé et c’est bien quand un projet te dépasse qu’il est réussi.

Les gens parlent, malgré tout. Et en France aussi, il y a des tabous, par rapport à la deuxième guerre mondiale, il y a des choses que tu ne touches pas. Malgré tout, en tant qu’Arménien, je ne suis pas très favorable aux lois mémorielles. La vérité émerge du débat, de la contradiction, elle n’émerge pas du fait de faire taire les gens.

 

 

EVERMAGAZINE : Pourriez-vous préciser votre point de vue ?

AA : Je pense que c’est contre-productif d’interdire aux gens de parler, de dire ce qu’ils pensent. Même s’il faut faire attention, ne pas dire n’importe quoi. À un descendant de rescapé, à quelqu’un qui a vécu les camps de concentration, à qui tu dis qu’ils n’ont pas existé, ça ne tient pas debout, c’est trop dur. Mais je pense qu’interdire aux gens de parler c’est contre-productif, tu produis l’effet inverse.

La Horde - ©Antoine Agoudjian /// EVER MAGAZINE 2012

EVERMAGAZINE : Votre exposition a-t-elle généré des débats, des tensions ?

AA : Oui, des nationalistes sont venus, mais il n’y a rien eu de notoire. Principalement parce qu’ils n’ont pas compris. Parce que je n’ai pas joué sur la sémantique : c’était un rébus d’images, l’histoire était racontée par la conjugaison des photographies. S’ils ne connaissaient pas l’histoire et que la seule chose qui puisse les déranger, c’est le mot génocide et qu’il n’y est pas, tu n’es pas ennuyé. Ceux qui connaissaient bien l’Histoire, au contraire, ont pris ça en pleine gueule. Il y avait plein de symboles : le mausolée de Mehmet Talaat Pacha, par exemple, qui était le Ministre de l’époque en Turquie, l’un des responsables du génocide.

 

 

EVERMAGAZINE : Donc ces nationalistes ne pouvaient pas saisir, d’une certaine façon, ce qui se déroulait pendant l’exposition ?

AA : Non, cela ne leur était pas accessible.

 

 

EVERMAGAZINE : Avant l’exposition, vous parliez justement d’une « contrainte sémantique » à laquelle vous alliez devoir faire face. Qu’est-il advenu de cette contrainte ? Comment avez-vous appréhendé cette interdiction de prononcer le mot génocide ?

AA : Sur place, j’ai parlé, j’ai prononcé le mot génocide. Les gens me disaient : « tu sais, il ne faut pas dire ce mot-là ». Je répondais : « et bien je le dis, moi ». Mais quand tu trimballes une tonne et demi de photos et que tu as passé un an à préparer une exposition, et que pour un problème de sémantique ton projet risque de ne pas passer la frontière… Comment faire pour ne pas m’autocensurer, par contre ? Cela impose de se creuser la tête, de trouver un moyen d’être en cohérence avec soi-même, mais sans risquer de tuer le projet. Un scandale, une interdiction, cela m’aurait valu un petit 20h avec Pujadas. Pas plus. Je me suis finalement dit que j’étais photographe, pas écrivain. Voilà. La photographie, c’est un langage à part entière, à moi de faire une exposition dans laquelle les images racontent une histoire. Tout le monde ne comprend pas la littérature, tout le monde ne comprend pas la photographie quand c’est de la littérature.

 

 

EVERMAGAZINE : Quel est ce lien, précisément, que vous tissez entre le langage et l’image ?

AA : Ce lien est que tous les hommes qui ont un stylo ne sont pas pour autant écrivains. Certains, pourtant, écrivent parfois des choses qui nous transcendent. Pourquoi ? Parce ce que leur écriture est une nécessité, c’est plus fort qu’eux. Moi, c’est pareil avec la photo. Je traite du même thême depuis plus de 25 ans. Tout le monde me dit de faire autre chose pour vendre. Aujourd’hui je ne réponds pas, avant je m’énervais. J’ai un sujet, je le connais, je le sors de l’intérieur. Même si j’honore des commandes. Je travaille pour Le Louvre, Libération. Mais à ce moment-là je suis un artisan, avec un savoir-faire. Dans ces cas-là, le sujet que je traite passe par moi. Alors que dans mon travail sur les diasporas, les photos que j’ai faites sortent de moi : je les cherche, je les veux, elles ne viennent pas toujours au moment où je veux mais quand elles viennent je sais les reconnaître, c’est un miroir de mon âme. Du même coup, j’aime que les spectateurs soient également dedans comme dans un miroir. Pour cette raison, je n’aime pas expliquer mes images, parce que ce n’est pas la séquence qui est intéressante, c’est ce que je vois à travers cette photo. Et ce que je vois à travers elle, c’est un événement qui s’est produit dans le passé. C’est-à-dire que je me sers de la photographie pour raconter une histoire qui n’existe plus.

 

 

EVERMAGAZINE : Après plus de vingt-cinq ans à travailler en noir et blanc, vous vous êtes récemment mis à la couleur. Quelle histoire ce changement raconte-t-il ?

AA : Je ne m’attendais pas à autant d’engouement. C’était à la base une exploration. Et une commande du journal Le Monde qui n’a pas abouti. Je pensais que c’était impossible.

Cette transition exprime le fait que depuis peu, en Turquie, il commence à y avoir un avenir avec ces intellectuels, cette société civile qui s’est manifestée. Auparavant, le problème arménien était une matière inerte. Il ne fallait surtout pas en parler. Il ne fallait surtout pas les rechercher. Aujourd’hui, des Arméniens musulmans ont une identité arménienne. Alors que ces hommes, et cela fait des années que je traîne là-bas, lorsque de temps en temps j’en voyais un, ils ne gueulait pas ses origines, il me le disait à l’oreille. Et puis il y a des Turcs qui se sont approprié le sujet comme étant un sujet humain à défendre. Donc, il y a un avenir. A travers la couleur, j’exprime qu’il y a une rupture.

 

 

EVERMAGAZINE : Quelque chose serait donc en train de se transformer ?

AA : Une rupture, oui, ou une page de tournée, ou une métamorphose. Le fait que je travaille la couleur vient de cette étape, de cette exposition en Turquie. Et du fait que depuis peu, il y a l’émergence d’un avenir pour les Arméniens en Turquie, d’un avenir pour le combat arménien, combat au sens existence. Et puis il y a une minorité agissante, composée d’intellectuels et de citoyens turcs qui revendiquent cette fraternité avec les Arméniens. Et qui demandent pardon.

 

 

EVERMAGAZINE : Parce qu’ils considèrent les Arméniens comme des Turcs ?

AA : Parce qu’ils ont compris, surtout, qu’il s’est passé quelque chose, génocide ou pas génocide. Que les Arméniens ne sont plus là alors qu’ils font partie intégrante de l’Histoire turque. C’est incontestable, ils le découvrent, avec Internet entre autres. Ils ont essayé de les faire disparaître. Ce n’est plus possible, les gens savent.