8 décembre 1991 – 8 décembre 2011. Il y a 20 ans tout juste, l’URSS cessait d’exister. Moins flamboyante que la chute du Mur de Berlin, célébrée pour le même anniversaire il y a deux ans, cette date n’en est pas moins symbolique. Le 8 décembre 1991, le Traité de Minsk sépare en effet définitivement 11 des 15 républiques soviétiques de l’Union, et la fait du même coup voler en éclat. Réalisé au nez et à la barbe de Gorbatchev, mis à l’écart dans sa datcha, ce démantèlement est néanmoins la suite logique de 6 années de Perestroïka, d’un remaniement complet de la structure politique du pays. Et le Musée d’Histoire contemporaine de Paris dresse à cette occasion un tableau de ces années transitoires. L’occasion donc de revenir sur l’avant de cet anniversaire. Et l’après. Car les nouvelles élections législatives viennent raviver une interrogation sur la capacité de la Russie de se remettre, 20 ans plus tard, de ce changement de régime.
Mais revenons pour commencer vingt ans en arrière, en plein cœur de la forêt de Biélovièje, alors que les présidents russe, biélorusse et ukrainien ratifient le Traité de Minsk et envoient ce communiqué à la fois placide et définitif : « L’URSS a cessé d’exister en tant que réalité géographique et en tant que sujet de droit international ». Comme tout bouleversement politique, il trouve néanmoins ses origines dans une période charnière, sur laquelle l’exposition URSS : Fin de Parti(e) revient, donc, à travers 200 documents. Pendant six années, sous Gorbatchev, le régime se radoucit, effectue une série de réformes politiques, qui ont comme conséquences un bouleversement de la société, une réforme de la communication et par conséquent de l’image. Nous avons tous en tête l’esthétique particulière des affiches de propagande soviétique, leurs couleurs criardes, leurs silhouettes d’ouvriers victorieux. C’est à travers cet imaginaire et la transformation de celui-ci que le musée entend montrer une certaine évolution des mentalités : depuis la communication du gouvernement sur l’alcoolisme, la drogue ou le Sida, jusqu’à la possibilité de traiter relativement ouvertement de la catastrophe de Tchernobyl, en passant par les premiers magazines de mode. Ces nombreux documents d’époque en révèlent également les paradoxes, entre désir d’ouverture vers l’Ouest et sa société de consommation, et désarroi face à l’appauvrissement d’une large part de la population et la montée en puissance des mafias et de la corruption. Ce dilemme est-il aujourd’hui résolu ?
Les anniversaires suscitent un besoin mémoriel, comme le prouve l’exposition Fin de Parti(e). Ils produisent également des bilans. Et les élections législatives du 4 décembre 2011 dressent un tableau tout aussi rocambolesque de la situation actuelle du pays. Le parti de Vladimir Poutine, Russie Unie, en ressort victorieux, résultat peu étonnant aux vues du fonctionnement même du scrutin proportionnel mais qui néanmoins révèle une mise en discrédit du pouvoir : avec 49,72%, il remporte les élections mais perd la majorité constitutionnelle. Et le contexte dans lequel survient cet événement démocratique n’est pas moins paradoxal. D’un côté, une ouverture de la presse permet aujourd’hui une critique ouverte du système.
Le quotidien Vedomosti titre ainsi sur l’absurdité de la victoire de ce "parti de la minorité", accusé de fraude électorale par les partis adverses (tels que Labloko) et nombre de médias d’opposition. L’OSCE elle-même émet une réserve à ce sujet. Selon l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, les Russes ont bien "usé de leur droit d'exprimer leur choix", mais dans le cadre d’élections à la « concurrence limitée et non équitable ». Le week-end dernier a ainsi été marqué par une étrange cyber attaque. Le jour des législatives, la radio Echo de Moscou, la revue Slon.ru et le bihebdomadaire Bolchoï Gorod ont vu leurs sites paralysés. Ce jour-là, l'association d'observation électorale Golos (La Voix), qui avait comme projet en cours une "Carte des fraudes électorales", et le site Antikarousel, qui entend empêcher un même électeur de voter plusieurs fois, ont été carrément bloqués.
Musellement de la presse et des organisations dissidentes ? La question est épineuse et entoure globalement ces élections. Le 29 novembre dernier, l’agence d’information Ria Novosti était déjà suspectée d’avoir tenté d’atténuer des articles de médias étrangers, critiques envers Vladimir Poutine et son parti. Mais l’agence a démenti. Le 4 décembre, une centaine de personnes ont été interpellées par la police, pour avoir participé à des manifestations dans les rues de Moscou. Le 6 décembre, 5000 personnes se réunissaient pour un meeting sauvage sur la Place du Triomphe, avec 300 arrestations à la clef. Mais celui-ci était « non-autorisé ». Parmi les manifestants, des journalistes, de jeunes Nachi , des leaders de partis adverses étaient présents, ainsi qu’une figure ombrageuse de l’opposition : Edward Limonov.
Le fondateur du Parti national-bolchevique, à la fois écrivain sulfureux et véritable héros de littérature, a été il y a quelque mois le centre du dernier « roman » d’Emmanuel Carrère. Interrogé par Le Point à cette occasion, voilà comment sa description de la « Russie d’aujourd’hui » : « Nous vivons sous un régime de tyrannie moderne. Si Staline régnait par la violence du NKVD, notre Poutine règne par le mensonge, celui du vocabulaire, des sondages, des élections... ». Le retour de « leur Poutine » ne semble néanmoins pas l’inquiéter : « Son retour est bon pour l'opposition. Ce sera plus facile d'avoir comme adversaire un tchékiste hardi plutôt que le faible Medvedev. Lutter contre un tyran macho est toujours plus efficace. ».
20 ans après la chute de l’URSS, le marasme politique du pays laisse le reste du monde pantois. Les outils nous manqueraient-ils pour comprendre la fameuse « âme russe » ? Le titre de l’exposition du Musée d’Histoire contemporaine fait songer à Fin de partie, de Samuel Beckett. Et l’un des dialogues de cette pièce résume assez bien la situation :
« Hamm : On n'est pas en train de... de... signifier quelque chose ?
Clov : Signifier ? Nous, signifier ! (Rire bref.) Ah elle est bonne ! »
Lucille Dupré
Informations :
Du 2 décembre 2011 au 26 février 2012
Prolongation de l'exposition jusqu'au 4 Mars
Musée d’Histoire contemporaine
Hôtel National des Invalides, 75007 Paris.



