RENTREE DE LA PHOTO 2011 A PARIS

La grande rentrée des arts contemporains à Paris se poursuit : alors que le mastodonte Paris Photo consacre l’ouverture d’une trépidante semaine de la photographie, nous avons filé voir les débuts d’une toute nouvelle foire de la photo, la NoFound_Photofair.

 

parisphoto2011


Paris Photo :

Maturité
ou Mutations ?

 

Du côté de Paris Photo, on voit les choses en très grand puisque pour sa 15ème édition, le premier marché de photographies au monde succède à la FIAC sous la verrière du Grand Palais. Avec plus de 110 galeries invitées, près de 15 éditeurs exposés et un tout nouveau « prix du livre photo », Paris Photo officialise très concrètement l’importance croissante prise par la photographie sur le marché de l’art contemporain. Maturation enfin acquise, oui, mais sous les airs d’une remise en question assumée : Paris Photo 2011 s’interroge officiellement sur les mutations opérées dans le champ de la photographie par les nouvelles technologies notamment. Changements de regards, nouveaux modes de production des images mais aussi nouveaux auteurs. C’est au travers de rencontres et de débats quotidiens organisés sur le thème des « Mutations » que la foire maîtresse entend fouiller une vision élargie de la photographie.

Ces mutations de la société et des territoires, des technologies, des corps et des identités, Julien Frydman, commissaire de cette nouvelle édition, prétend aussi leur faire une place au sein des allées de la foire, affirmant sa volonté d’y accueillir tous les champs de la photographie.

Le continent Africain, à l’honneur cette année, introduit d’ailleurs une forme de vitalité et de diversité picturale. Pourtant, les tirages papiers « classiques » dominent largement les allées, tandis que la démarche d’un Doug Rickard sur les “street views” prises par Google ou les quelques exemples d’un dialogue entre peinture et photographie, restent assez épisodiques. Pas beaucoup de photos mutantes à Paris Photo donc…

Mais peut-être faut-il plutôt en voir la trace dans l’émergence étonnante d’une forme traditionnellement dénigrée de la photographie : la photographie anonyme et autres albums de famille. Éminemment ambivalents si l’on en juge par la difficulté à en évaluer la valeur, ces documents semblent en effet signer leur grand retour dans les collections exposées cette année. Et introduisent une forme de défi au marché de l’art contemporain et à son système de cotation.

 

 NoFound_Photofair :

L’avènement
De la photo
« Crossover » ?

 

C’est autour de cette question des mutations opérées au sein de la photographie, et plus largement celles qui parcourent le milieu de l’art contemporain comme pratique et comme marché, que gravite précisément le collectif Access and Paradox, à l’initiative de cette toute première édition de la NoFound_Photofair. Foire d'art contemporain 2010 de la scène émergente, l'équipe d'Access & Paradox s’est associée au blog NoFound, projet curatorial en ligne dédié à la photographie contemporaine, pour mettre sur pied cette foire alternative.

« Nos deux objectifs principaux sont, premièrement, de créer un événement qui mette en lumière les liens entre la photographie et l’art contemporain et, deuxièmement, de créer un événement qui parle de la scène émergente avec ceux qui la construise au quotidien », explique Emeric Glayse, commissaire de la NoFound_Photofair.

À la différence des autres manifestations off de la semaine de la photographie, cet événement est donc conçu comme une foire transverse : elle met en avant des artistes contemporains, qu’ils soient photographes, plasticiens, sculpteurs ou performeurs, qui travaillent avec le médium photo et qui interrogent la photographie dans leurs pratiques. Sélectionnés sur la base de projets uniques et originaux, la foire réunit bien un ensemble de profils mixtes (galeries françaises et étrangères, centres d'art, écoles…). Autour d’une quarantaine de projets allant de l’exposition sur cimaise aux vidéos-installations, la NoFound_Photofair veut donner voix à une photographie « crossover » faite de croisements et de rencontres.

Dans son organisation même, cette jeune foire cherche à imaginer un art curatorial en forme de plateforme participative pour ne pas dire communautaire. Par-delà les stands d’exposition attendus, elle met ainsi en place une série de projets et d’événements qui se dérouleront en amont, pendant et en aval de la foire : lectures de portfolios avec Photo-Festivals, conférences avec Reporters sans frontières, avant-premières de documentaires, librairies et livres rares, etc. La NoFound_Photofair entend agir non seulement en révélateur de jeunes auteurs, mais surtout parler de la scène émergente avec ceux qui la construisent au quotidien.

Quelles sont donc les propositions avancées dans les allées de cette pimpante foire de la photographie contemporaine ? Quelles réponses peut-on y voir émerger de la part des acteurs du monde de l’art, de son marché et des artistes eux-mêmes ?

À la recherche de ce fabuleux crossover, j’ai parcouru le Garage Turenne avec l’impression curieuse que ces questions tournaient un peu en rond. Que la plasticité de la photographie se traduisait surtout dans la malléabilité des images, à l’ère de leur transformation numérique : images photoshopées à l’envi, en surcharges de sexes, d’excroissances organiques, de prothèses. Qu’on avait déjà beaucoup vu cette imagerie de la consommation (mickeys cache-sexe, relents du Pop Art), du corps (sexes mous, adolescents nus, chairs martyrisées, imagerie SM et trash), de l’espace (vidé, déserté, composé, fantasmé, débordé).

 

Pour conclure, voilà néanmoins une liste non-exhaustive de ce qu’il faudrait retenir de cette jeune foire :

 

Rectified Searches, Chris Fortescue (Australie)

Galerie RTR (France).

Rectified Searches /// ©Chris Fortescue /// EVER MAGAZINE 2011

Le travail de Chris Fortescue détonne au milieu des collections de nus adolescents et de « nus-adolescents-transformés-en-faunes » (fort côtés sur le marché de l’art comme le souligne lourdement l’attachée de presse). Son travail constitue l’un des rares exemples de « webart » présent sur la foire, à l’exception de Jon Rafman (voir plus bas). Ainsi que l’explique la galerie, « Chris Fortescue essaie de définir un nouveau langage photographique, en utilisant les ready-made d’Internet et des symboles universels ». Travaillant avec des images récupérées sur Google Images à partir de mots choisis (« route », « brume » et le nom « chris »), l’auteur réinterroge à la fois la notion de « readymade » et met à jour un processus de partage de codes visuels sur internet. Chacun des mots choisis comme critère de cette recherche d’image est en soi producteur d’images, mais c’est l’association des trois mots qui produit le programme narratif qui justifie leur sélection. Le réseau des images ainsi émergées du web entre alors en résonance poétique : tel un meta-paysage miroitant élaboré par des milliers d'individus interagissant dynamiquement malgré eux, une forme bizarre d'imagination massive, obtenue par la médiation de la technologie, investi d’affect et vidé de sens.

Les utilisateurs composent leurs images, leurs associent des mots-clés choisis, identifiés par le moteur de recherche qui ordonne alors pour nous le cadre de nos perceptions. Chris Fortescue sélectionne les images qui lui semblent les plus iconiques, quelles que soient leurs qualités de résolution. Au contraire, agrandies, la pixellisation de ces images leur attribue une dimension picturale. L’auteur surajoute alors à ces images anonymes un niveau d’information paradoxal (pastilles de couleurs surtout), en manière de signature. 

 

The Nine Eyes of Google Street View, Jon Rafman (Canada)

Jean Boîte Éditions (Paris).

©Jon Rafman /// EVER MAGAZINE 2011

Les toutes jeunes éditions Jean Boîte inaugurent avec le travail de Jon Rafman un coffret intitulé Follow Me, Collecting Images Today, consacré aux nouvelles formes de collections d’images issues d’Internet et à l’acte de curation qui préside à leur existence. Le projet de cet artiste canadien correspond à trois années d’exploration des images composant Google street view. L’œil aux aguets, l’auteur de ce projet a collecté les images les plus étonnantes captées au hasard des rondes photographiques de la Google car : entre réalisme brutal, fantastique ou onirisme, les images composant cette œuvre photo-journalistique évoquent une réalité « objective », pour ne pas dire indifférente, dans laquelle pourtant on ne peut s’empêcher de rechercher un sens, une histoire.

 

Saudade, Mischa Richter

Exit Gallery (Londres)

Saudade /// ©Mischa Richter /// EVER MAGAZINE 2011

Mischa Richter nous raconte une histoire de marins accrochés à une île au nom universel, Provincetown. Entre ses portraits carrés de marins, ses gigantesques épaves arrimées en forêts, ses bords de mer à l’abandon, le projet de ce photographe évoque une complainte, un poème en forme de chanson à boire. C’est la Saudade, le mal du pays et la nostalgie d’une maison qui n’existe plus ou qui n’a peut-être même jamais existé. Bizarrement le projet tel qu’il est présenté ici est incomplet : c’est en échangeant avec l’artiste que je comprends toute la portée  de ce projet qui nous parle de son île natale, et son articulation avec un long poème écrit par le poète Nick Flynn, lui aussi originaire de cette île. Par-delà ce projet plastico-littéraire, il m’explique comment cette Saudade soutient un club local et un projet d’édition pour la promotion des artistes de l’île : les Land's End Press.

 

Inventaire, Philippe Soussan

Galerie Intuiti (Paris).

La chaise - CR-Galerie-Intuiti /// ©Philippe Soussan /// EVER MAGAZINE 2011

Le projet de Philippe Soussan met au défi notre perception, nos capacités d’observation et celles du photographe : à partir d’un objet quelconque (une chaise), il fabrique une illusion qui met en tension le regard et notre compréhension de ces mises en scène. Entre l’objet et son image brouillée superposée, c’est la réalité et ses possibles dimensions ou représentations qui sont explorées.

 

Space Project, Vincent Fournier (France)

Acte2Gallerie (Paris).

MARS /// ©Vincent Fournier /// EVER MAGAZINE 2011

Déjà largement « émergé », le projet de Vincent Fournier documente de façon inédite les lieux terrestres les plus significatifs de l’aventure spatiale : les sites d’observatoires d’Hawaii, du Chili, de France, le Centre Ariane Espace en Guyane, les installations de la NASA situées dans le désert de l’Utah, la Cité des Etoiles en Russie et le Cap Canaveral en Floride. Sans chercher à dénoncer ces activités ou à démythifier ces lieux, les photos prises par ce photographe à la chambre numérique respectent une composition impeccable, qui confère à ces images de la conquête spatiale les allures d’une formidable collection de jouets.

 

The Black box, «espace blog»

En partenariat avec la chaîne TV Souvenirs from Earth :

 

Située au cœur de l’espace d’exposition de la foire « The Black Box » a pour but de promouvoir le travail des curateurs photos les plus actifs sur Internet par le biais de projets multimédias (slideshows, expositions interactives, etc.). Blogs ou magazines en ligne, la NoFound_Photofair se distingue en accordant une place de choix à ces nouveaux acteurs du marché de l’art. La Black Box n’était malheureusement pas en état de marche quand je suis passée par le Garage Turenne, mais cette initiative n’en demeure pas moins importante. La chaîne de télévision Souvenirs from Earth diffusera la programmation de cette « boîte noire » à plusieurs reprises entre Novembre et Décembre 2011. Affaire à suivre, en somme.

 

1// « Accueillir tous les champs de la photographie est une occasion unique de révéler ses capacités à renouveler le genre », déclare Julien Frydman, Télérama Sortir n°3226.
2// Extrait de l’interview donné par Emeric Glayse à Images Magazine #47 (juillet/août 2011), propos recueillis par Sophie Bernard.

 

 

Texte : Noëmie Longavesne

Photo Cover : Vincent Fournier