Aman Mojadidi est un plasticien du conflit. Artiste complet, il interroge depuis de nombreuses années les déchirements de son pays d’origine, l’Afghanistan. Et en dresse un portrait ironique, fait de photographies, d’installations et de vidéos d’un pays rongé à la fois par la présence militaire étrangère et par les exactions des insurgés islamistes. D’origine afghane donc, par ses deux parents, il est néanmoins né en Floride, USA, et questionne du même coup cette identité scindée en deux, tout aussi « conflictuelle ». Intitulée Goodbye Homeland, sa dernière exposition rassemble de fait cette expérience éparse : séries d’autoportrait en « red necks » à l’orientale, installations faites de vierges promises aux kamikazes, symbolisées par des poupées Barbie, ou de lettres de recommandations gouvernementales devenues lettres d’amour.
Après avoir vécu pendant huit ans à Kaboul, il est à la fois parti de chez lui et dorénavant de retour en Occident, entre la France et les Etats-Unis. Nous l’avons donc interrogé, à l’occasion de son exposition à la galerie Nikki Diana Marquardt, qui se tenait du 24 octobre au 2 novembre 2011 en plein cœur de Paris.
Au sein même de ce lieu, vieux de 25 ans, qui se penche depuis les débuts d'Aman sur un paradoxe a priori insoluble. D’après Nikki Diana Marquard, en effet, « en temps de conflit, l’art est toujours florissant. Justement parce que l’artiste a un point de vue extrêmement important pour l’évolution de la société. Seul lui peut véritablement exprimer ce qui se passe dans son pays. Il donne une explication ».
Cette théorie est particulièrement mise en lumière par l’exposition d’Aman Mojadidi. Laissons lui donc la parole.
EVERMAGAZINE :
La particularité de cette exposition est qu’elle interroge à la fois sur quelque chose de l’ordre du sensible, du subjectif, tout en développant une critique acide de la progression du consumérisme en Afghanistan. Comment s’articulent ces deux pans ?
Tout d’abord, cela ne se résume pas à mes yeux au consumérisme. La pièce Conflict Chic, avec cette ligne de vêtements en fourrure, de « Designer Suicide Vest », vient de mon expérience directe de l’Afghanistan. J’y ai vécu huit ans et n’en suis parti que très récemment. Kaboul est devenue une ville très chic, pour une zone de conflit.
Il y a beaucoup d’étrangers qui y travaillent et beaucoup d’expatriés portent des vestes telles que celle-ci, créées par des designers, mais faites à partir de tissus traditionnels afghans.
Il y a donc quelque chose de très colonialiste dans cette présence vestimentaire, dans la capitale : quelque chose de traditionnel est emporté par les étrangers.
Et la guerre elle-même semble être devenue LA guerre où il faut être. Ou en tout cela l’était, avant la Libye.
Avec la pièce 5 easy steps to Paradise (ci-dessous), effectivement, je traite de la société de consommation, avec tous ses stéréotypes (les 72 « vierges » sont représentées par des poupées Barbie).
Tout en expliquant combien il est facile pour quelqu’un d’être radicalisé, d’être transformé en une bombe-humaine.
C’est une moquerie, plus généralement, qui vise à la fois les étrangers et les insurgés.
Et pour ce qui est de la part de subjectivité ?
AMANMOJADIDI :
J’ai grandi aux Etats-Unis, dans le nord de la Floride, dans une région de rednecks, de confédérés. La série Afghan by blood, Redneck by the grace of god traite ainsi de ce double héritage. L’exposition est en ce sens assez dispersée. Elle exprime les huit années que je viens de passer en Afghanistan. À partir de maintenant, j’y retournerai de temps à autre, pour poursuivre mon travail avec les jeunes artistes qui y résident. Mais je ne pense pas y vivre à nouveau.
EVERMAGAZINE :
Pour quelle raison ?
AMANMOJADIDI :
Parce que je ne m’y sens pas chez moi, je n’ai pas l’impression que cela soit mon pays, pour être honnête. Mais je ressens la même chose pour les Etats-Unis. Peut-être est-ce pour cela que je me trouve en France, finalement, devant vous, en ce moment même.
EVERMAGAZINE :
Une de vos pièces est particulièrement énigmatique, et semble refléter cette position double vis-à-vis du conflit afghan. Il s’agit de la pièce des Lettres d’amour du bled. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Lorsque Obama était en campagne pour les élections, aux Etats-Unis, j’ai du pour la première fois m’enregistrer auprès de l’ambassade américaine, pour pouvoir voter. Mais une fois enregistré, je me suis retrouvé sur leur mailing list et j’ai commencé à recevoir tous leurs messages de sécurité. S’il y a une attaque suicide, une menace, une nouvelle zone de risque, vous recevez une alerte, par email. Je ne les ai jamais suivies, j’ai toujours vécu à Kaboul comme dans n’importe quelle autre ville. Mais au bout d’un certain temps, je me suis mise à les lire comme des messages très paternalistes, à imaginer que d’une certaine façon, ils s’intéressaient véritablement à moi, qu’ils voulaient prendre soin de moi. En un sens, qu’ils m’aimaient vraiment. J’ai donc fait une sélection de ces alertes et je les ai réécrites à la façon de lettres d’amour. Des lettres d’amour d’une femme à son mari, vivant à Kaboul. Le texte principal et original de ces lettres est conservé, mais il est accentué par ces « très cher amour de ma vie, j’espère que tu n’as pas froid… ».
La dernière lettre est un avertissement disant qu’il y a une activité anti-terroriste au Pakistan. Il s’agit en fait de la mort de Ben Laden. C’est sur ces mots que cela finit : « je pense que tout ce que je dis n’a que peu de sens, car tu devrais bientôt rentrer à la maison ». Ben Laden est mort, tout le monde rentre à la maison. C’est donc à la fois une pièce politique et une réflexion sur la solitude, l’attente.
EVERMAGAZINE :
La notion de conflit, du même coup, serait-elle à la fois individuelle et politique ?
AMANMOJADIDI :
Tout à fait. La notion de conflit est également très personnelle. Nous vivons à une époque où il est de plus en plus difficile de différencier ce qui est personnel de ce qui est politique en termes de conflits globaux. Pour cette raison, ce qui se passe au-dehors de nous est tout aussi intime que ce qui se passe, intimement, à l’intérieur de nous. Au sein de ce monde globalisé, il devient difficile de diviser l’intérieur et l’extérieur.
EVERMAGAZINE :
La présence américaine en Afghanistan, n’est-elle pas également une métaphore de votre conflit identitaire ?
Oui. Je plaisante toujours sur le fait qu’on m’ait doté des deux pires nationalités au monde.
EVERMAGAZINE :
Maintenant que les troupes étrangères sont en train de progressivement quitter le sol afghan, votre travail ne peut-il pas également symboliser les traces de cette présence, de ce qu’il en reste et en restera ?
AMANMOJADIDI :
C’est possible. Comme un travail archéologique. Je pense que cela fait sens, car ce projet traite de mon expérience en Afghanistan, de ma recherche sur mon identité mais aussi de la question des attentats-suicide, de la radicalisation, de l’islamisation du pays. Il pose des questions de développement, sur la façon dont les pays étrangers instaurent des projets qui sont toujours liés à cette notion occidentale : « il faut sauver l’homme noir de lui-même car il va se tuer lui-même si nous ne l’aidons pas ». Le texte de Kipling que je présente y fait référence. Il y a donc dans Goodbye Homeland un vaste écho de ces dix dernières années de présence en Afghanistan.
Quel était votre position, lorsque vous étiez en Afghanistan, en tant qu’artiste américain ? Avez-vous montré votre travail là-bas ?
AMANMOJADIDI :
Parfois. Les expositions que j’organisais à Kaboul duraient une soirée, chez moi. J’y invitais tous mes amis étrangers et afghans, autour d’un repas. Nous avons essayé de montrer quelques images dans des magazines, mais ils ont tous été censurés. J’ai aussi réalisé de l’art public, des posters dans les rues, contre les Jihadi, mais c’était du street art : je devais être rapide, le faire, le filmer et partir. Cela ne restait pas plus de trois jours. Cela a été difficile pour moi de montrer mon travail là-bas.
EVERMAGAZINE :
Et qu’en est-il des autres artistes ? Avez-vous rencontré la scène artistique afghane ? Comment la décririez-vous?
AMANMOJADIDI :
Il y a beaucoup de jeunes artistes. Mais la plupart de ceux visibles à l’international sont à la fois expat et Afghans, comme moi. Ils vivent ailleurs, ou ont vécu une grande partie de leur vie ailleurs. Ceux qui produisent de l’art à Kaboul sont très jeunes, pour la raison simple que c’est quelque chose de très nouveau. J’ai travaillé avec eux pendant des années, pour créer un collectif, des expositions, des ateliers… Une grande partie de mon travail est aujourd’hui un travail de mentor, d’enseignant. En novembre, j’y retourne pour continuer ce travail-là en particulier. Je ne vais pas cesser d’y aller.
EVERMAGAZINE :
Et où prévoyez-vous de vivre à présent ? Aux Etats-Unis ? En France ?
AMANMOJADIDI :
Ni l’un ni l’autre. Maintenant, je suis ici pour l’exposition, puis j’irais à Kaboul pour quelques semaines, ensuite aux Etats-Unis pour une installation et ensuite je ne sais pas. Je suis un nomade, en tout cas pour l’instant...
Texte : Lucille Dupré
Portraits : Roch Armando pour EVERMAGAZINE
Photos Œuvres : Adnan Farzat
Informations :
Goodbye Homeland de Aman Mojadidi
9 Place des Vosges, 75004 Paris.







