
L’écrivain et peintre américain, Henry Miller, disait : « Le cirque est un petit bout d’arène close, propre à l’oubli ».
Ainsi, insouciance et abandon de soi semblent être les maîtres mots d’un univers où chevaux, poneys et éléphants sont autorisés à voir hommes, femmes et enfants se conduire comme des idiots. En effet, contre-pitres et dompteurs d’autruches sont autant de madeleines de Proust qui réconfortent et éveillent l’esprit sur tout un monde fantasque et chaleureux. Véritable expression artistique populaire et conviviale, le cirque ne demeure pas moins un univers en pleine mutation qui, comme bien d’autres milieux, subit les influences de notre société en mouvement… Dès lors, que reste t-il aujourd’hui de ce spectacle folklorique qui faisait tant rêvasser petits et grands moutards ?
Le terme cirque désigne un point de rencontre entre un programme artistique organisé et une troupe musicale sur une piste ovale. Même si on peut voir les prémices d’une manifestation circassienne au 2ème siècle avant J-C, avec l’utilisation de petites ménageries qui sillonnaient les routes de l’Italie, ou dans les jeux des saltimbanques ou des troubadours de la Rome antique, ce n’est qu’au 18ème siècle que se dessine une forme de spectacle particulièrement insolite.
En 1768, Philip Astley, jeune soldat de 26 ans, trace une piste rudimentaire dans la terre et exécute d’étranges voltiges sur le dos d’un cheval fougueux lancé au galop. Soucieux de ménager sa monture, le jeune cavalier en uniforme développe une multitude de pratique au son du tambour et du fifre, avant de diversifier ses présentations en insérant entre les numéros équestres des prouesses acrobatiques, funambulesques, jonglées et bien sûr comiques. À ce moment, l’histoire du cirque est en marche…
L’acception cirque est utilisée pour la première fois par Charles Hughes en 1870 lorsqu’il crée son amphithéâtre équestre et le nomme The Royal Circus. À partir de cette époque, le cirque dit « traditionnel » se développe jusqu’en 1970. Ce dernier répond alors à des codes esthétiques : un espace (une piste, sous un chapiteau), une succession de numéros interchangeables, tous muets, d’animaux, de clowns, de trapèze. Le tout ayant une visée éducative et morale sous un fond de musique militaire, de paillettes, de barbes à papa et d’étoiles... Le cirque a longtemps été un spectacle de divertissement populaire où les grandes compagnies étaient indissociables d’illustres familles : les Gruss, les Bouglione, les Pinder et autres Zavatta, au sein desquelles se perpétuait la tradition. En d’autres termes, l’héritage de la famille permettait la transmission d’un savoir-faire légué de génération en génération. Le cirque évoquait communément un monde clôs marqué par une forte reproduction sociale. Et il se dessinait à travers cette hérédité une passion sans conteste pour la vie nomade (avec l’utilisation de la caravane) et un attachement particulier à un esprit de clan.
Après la seconde guerre mondiale, les enseignes se mettent à fleurir partout en France. Les cirques profitent du matériel roulant laissé par les alliés, des technologies nouvelles qui rendent le déplacement des chapiteaux itinérants plus aisé, mais créent également une adéquation avec les attentes et les goûts du public de cette époque. Aux heures où la télévision n’a pas encore totalement occupé l’espace familial, le cirque devient le spectacle populaire par excellence, celui qui va à la rencontre de son public, pour lui apporter le rêve, l’exotisme mais aussi l’exaltation.
Dans les années 1970, le public du cirque s'essouffle et le mouvement du Nouveau Cirque pointe le bout son nez, remettant en cause les conventions du cirque de tradition. La mutation de l’esthétique s’accompagne d’un changement dans l’approche de la discipline, la logique communautaire laisse place à des conduites individuelles. Les chapiteaux tendent à disparaître. Le mode de transmission s’estompe et butte sur des querelles familiales. Ce type de spectacle, enfin, est impuissant face à l’essor de la télévision. La rupture semble plus que consommée entre les tenants du désormais « Nouveau Cirque » et les héritiers garants de la tradition.
Ces derniers, qui ont un volume énorme de matériel à faire tourner, sont particulièrement affaiblis par la crise pétrolière de 1973, qui les oblige à une importante remise en cause financière... Le cirque traditionnel, pris depuis un siècle dans une course au spectaculaire et à la démesure, étouffe économiquement. Avec cette lente érosion des entreprises familiales, la qualité des spectacles baisse et remet en question tout l’avenir artistique du métier. Les transformations de la société ont fait éclater ces structures anciennes. Et c’est de cet éclatement dont témoigne le « Nouveau Cirque », qui s’apparente à un spectacle fortement théâtralisé (comme Archaos, le Cirque Plume, Zingaro ou la Compagnie Mauvais Esprits...).
Une rivale impitoyable, la télévision, donne à voir à domicile les animaux les plus exotiques et les trucages les plus fous. Les cirques se sont engouffrés dans la surenchère au détriment de l'invention. Les chapiteaux sont devenus gigantesques, les déplacements trop coûteux, les animaux démodés, les spectacles stéréotypés et le public blasé.
Le cirque a-t-il été trop longtemps un spectacle de divertissement populaire avec ses cages aux lions, ses affiches rouges sur les murs, et le son des cuivres avant la succession de numéros d'acrobatie, de jonglage, de magie, de domptage, de clown ? Les cirques, nouveaux ou plus récents, prennent donc un peu le relais du théâtre et se prévalent d’histoires à raconter, ou mettent en exergue un thème particulier.
Dans cette marche en avant, le cirque Bonjour commet le crime de lèse majesté. Dès 1971, il se démarque clairement de l’origine de la discipline en ne faisant plus figurer d’animaux... Le mode de transmission familiale du savoir s’embrume et les écoles de cirque s’ouvrent. Les jeunes baladins ont voulu leur indépendance en quittant leur famille. En voulant s’affranchir du poids de la tradition, ils déserteront bientôt tous les chapiteaux.
La renaissance du cirque s’ébauche véritablement en 1974, en donnant l’opportunité à un public de néophyte de tâter de la piste, de devenir acrobate, jongleur, et même clown… L’héritière d'une des grandes familles du cirque, Annie Fratellini, joue alors un rôle crucial. Elle pronostique la mort du cirque si ce dernier ne se renouvelle pas et, pour former de nouveaux artistes, fonde une école à son nom, ouverte à tous et à toutes sans aucune condition. Si les milliers de jeunes qui y sont passés ne sont pas tous, loin de là, devenus des artistes aguerris, elle a été le premier vivier qui a approvisionné les compagnies et le milieu circassien. Une autre prise de conscience salutaire est venue des pouvoirs publics. En 1979, le cirque, qui dépendait jusqu'alors du ministère de l'Agriculture en raison de la présence d’animaux, passe sous la tutelle du ministère de la Culture. Cette volte-face apparaît comme un changement de cap radical, un changement de statut qui va au-delà du symbole. En 1987 , la volonté politique de soutien au cirque se confirme avec la création du Centre National des Arts du Cirque (ou CNAC), lequel se veut à la fois lieu de formation de haut niveau (pour les jeunes et les professionnels) et centre de recherche et de création.
Les ambitions du CNAC s’affichent clairement à partir de 1990, quand le ministère de la Culture structure l'enseignement en deux cycles de deux ans, débouchant chacun sur un diplôme d'Etat (une sorte de BTS cirque en somme…). Là où le cirque traditionnel privilégiait la prouesse technique et la pureté d'exécution, le nouveau cirque s'attache désormais à développer l'expression personnelle de l'artiste, à donner un sens au spectacle, au-delà du numéro.
Le cirque a enduré de nombreuses transformations ces dernières décennies, notamment en matière de transmission d’un savoir, d’un métier. Il a connu un effort de démocratisation dans le mode d’apprentissage de ses métiers. Alors qu’auparavant le savoir se perpétuait principalement de père en fils, aujourd’hui, suite à la création d’une fédération, d’un diplôme reconnu par l’état et la création d’écoles, quiconque peut de ce fait se former à cet art. Néanmoins, cette modification des modes de transmission a fait apparaître de nouveaux enjeux financiers qui sont, aujourd’hui, à l’origine de conflits au sein de cet univers artistique. Le fait, pour une école, d’être ou non subventionnée par l’Etat est dorénavant crucial. Et obtenir cette subvention, de fait, est devenu une mise essentielle, au détriment de la notion d’éthique ainsi que de la rigueur d’une pratique.
Enfin, l’ouverture du milieu du cirque et son élargissement artistique vers d’autres disciplines (comme le théâtre ou la danse) ont définitivement creusé un fossé entre le cirque traditionnel et le « Nouveau Cirque », entre la vieille école et la nouvelle…
En définitive, même si le cirque « est un rond de paradis dans un monde dur et dément », il n’empêche que ses acteurs jonglent désormais sur la corde raide.
Texte : Jonathan Berdah

