À L'OMBRE DE LA FIAC /// ©EVER MAGAZINE 2011

Alors que la FIAC ouvre en grande pompe au Grand Palais et dans divers lieux parisiens, EVER Magazine a pris la décision de se pencher sur le « off » de ce mastodonte français.

 

À l’ombre de la très officielle foire d’art contemporain, que se passe-t-il ? 

 

Il semble que Paris n’aura jamais été aussi dynamique que cet automne. Un peu partout s’égrainent évènements, foires, festivals, soirées communes de vernissages… Quel message cette effervescence véhicule-t-elle ? Une lassitude de l’officiel ? Une envie de renouveau, d’ultra-contemporain, à l’instar de la très souvent seulement « Moderne » FIAC

 

C’est en tout cas ce que la Chic Art Fair semble prouver. Installée pour la seconde fois à la Cité de la Mode et du Design, cette jeune foire souffle sa première bougie. Et malgré un manque d’organisation criant, il est difficile de ne pas saluer une initiative d’ouverture et d’innovation. La spécificité de « la Chic », comme on commence déjà à l’appeler, est en effet de ne pas se cantonner aux « beaux-arts » et de proposer un panel de « pratiques artistiques actuelles ». Ce que cela signifie ? Le design, tout d’abord, y trouve sa place. 14 galeries de « design d’innovation » et d’éditeurs qui expérimentent en la matière sont présentées, depuis les délicats objets de Specimen Editions, jusqu’à l’anarchiste mobilier de l’Outdoorz Gallery, en passant par les designers émergents de Coming Soon. Une réflexion sur l’urbanisme, en sus, est de mise, avec l’Urban Atelier de Jakob&MacFarlane, qui imagine une ville ouverte aux expressions artistiques.

 

La forme même de cette foire est innovante : si l’on retrouve bien un espace traditionnel réservé à 60 stands de galeries diverses, elle ne s’y limite pas. En vrac, l’artiste Gilles Ouaki investit un Batobus qui sillonnera jusqu’à la fin de la foire la Seine, l’illuminant de rouge. Aurélie Slonina, de son côté, tout juste sortie de l’école des Arts Déco, égraine ses «graffs» en géraniums sur les flancs du kiosque flottant O fil de l’O. Tous les jours, enfin, performances, nuits vidéo ou battle d’illustrateurs animeront gratuitement l’événement. 

 

Ouverte à tous, donc, la Chic Art Fair nous donne également à voir un art contemporain tout aussi jeune qu’elle. L’une des découvertes les plus étonnantes de cette foire est ainsi le photographe Alex Stoddard, jeune américain de 18 ans représenté par la Galerie Hautefeuille. Ses autoportraits oniriques sont des installations à part entière : corps plongés dans des aquariums, pommes volantes; étrangeté et maîtrise technique se donnent rendez-vous. C’est une jeunesse en quête d’identité, qui questionne non seulement sa propre intimité mais également l’histoire de son médium. L’artiste Féebrile, de son vrai nom Isabel Royer-Journoud, rassemble les deux : des photographies en noir et blanc, prises au Leica, en impressions barytées, nous replonge dans l’univers de l’expressionnisme allemand. 

Ames Soeurs /// ©FéeBrille - EVER MAGAZINE 2011

Sélectionnée par la galerie Goldenbrain, elle questionne du haut de ses 24 ans le passage à l’état adulte. Et entame une œuvre inquiétante qui fait parfois penser aux « freaks » de Diane Arbus, s’ils avaient été inventés. Bilan donc, de la Chic Art Fair ? Un étrange mélange de folle gaieté, d’énergie où tout se mêle jusqu’à la confusion, réelle et figurée, et se teinte parfois d’une noirceur qui dit sans doute quelque chose de notre temps.

 

Cette dernière idée se confirme au SLICK, qui prouvait déjà l’an dernier une viabilité à toute épreuve à revendiquer un terrain de recherche encore possible dans le domaine de la foire d’art contemporain. Et qui le prouve une fois de plus, car il faut avoir les reins solides, alors que la crise a touché plus que durement le domaine de l’art en son entier. Stand après stand, les galeristes se plaignent de la même chose : il n’a jamais été aussi difficile de se maintenir en vie. Et les fonds d’investissement d’entreprises, comme le prouve l’arrivée de l’IACCCA dans cette foire, sont sans doute l’ultime solution pour se sauver du désastre économique.

 

Les artistes, plus encore, et cela signe l’évolution majeure de cette année 2011, représentent cette crise, non seulement de l’art mais de la société toute entière. Nous sommes ainsi accueillis, dans cet espace entre le Musée d’Art Moderne et le Palais de Tokyo, par la Mappemonde de Jean Denant (cf photo de couverture). Dès l’entrée, le spectateur est face à un vaste panneau où les continents sont défoncés dans le plâtre, faits de traits écorchés au burin… La BackSlash Gallery, de son côté, nous fait découvrir le travail de RERO, connu pour ses typographies barrées souvent tirées du vocabulaire informatique, et qui crée ici un cimetière de livres. On lit, au détour du stand, le fameux WISIWYG : What You See Is What You Get.

Peinture de merde /// ©RERO - EVER MAGAZINE 2011

Vous êtes prévenus, ce que vous allez voir correspond à ce que nous obtenons en ce moment même. Autrement dit, gardons les pieds sur terre et scrutons ce monde tel qu’il est. Cette vision brute est celle du célèbre Boris Mikhaïlov, qui pendant des années à mis en scène la véritable misère ukrainienne. Et à la galerie Polka, on retrouve le travail documentaire, de fin de monde, des deux photographes français Yves Marchand et Romain Meffre. Ils égrainent les théâtres désaffectés, dans des Etats-Unis qui semblent dorénavant préférer le basket-ball à Shakespeare.

 

Même la lumière, au bout du couloir, est artificielle. Chez Ilan Engel, Arnaud de Gramont et Eric Michel questionnent l’objet lumière, mise en abîme qui signe tout de même un horizon, quel qu’il soit. Dans la veine des œuvres métaphoriques, on découvre néanmoins un puits sans fond, à la galerie Paris-Beijing, réalisé par le chinois Chul-Hyun Ahn. À la fois fascinant, vertigineux et soudain terriblement pessimiste.

 

Cela est certain, nous sommes à la fin d’une ère. La nouvelle sera-t-elle tournée vers l’imaginaire, comme semble nous le montrer la Chic Art Fair ? Ou comme le prouve la chorégraphe et plasticienne Gisèle Vienne, au SLICK et pour la Galerie Olivier Robert, avec ses adolescents aux masques de larmes ? Nul ne le sait encore.

Through Their Tears /// ©Gisèle Vienne,2010 - EVER MAGAZINE 2011 Through Their Tears /// ©Gisèle Vienne,2010 - EVER MAGAZINE 2011

Pour l’instant, rien n’est certain et c’est ce doute qu’il faut montrer.
Parfois jusqu’à la révolte. 

 

Pour cette raison, un autre « off » de la FIAC, plus confidentiel, mérite d’être présenté. Il s’agit d’un festival, le Jerk Off. Organisé pendant 4 ans au moment de la Gay Pride, le fait que cet événement ait changé de période signe un tournant : sortir du ghetto un art dit « gay ». Il témoigne de la diversité des cultures queer par une multiplicité de champs artistiques : musique, danse, cinéma, arts. Mais signe avant tout une riche réflexion autour de la censure, avec son exposition CENSURE(S) – Baiser la lune, à la galerie Bannwarth. Le titre vient de l’interdiction du film « homopédagogique » quasi éponyme, et élargit ses horizons à travers en autres, le travail de Medhi-Georges Lahlou. Cet artiste franco-marocain interroge en effet les symboles religieux, en les détournant. Il présente à cette occasion deux œuvres, dont son Autoportrait à la Kaaba, du nom du cube noir de la Mosquée Sacrée. La tête enfouie dans cette forme vide, le pied-de-nez est fort, mais il est peut-être avant tout synonyme d’une appropriation de l’Islam.

Autoportrait à la Kaaba /// ©Mehdi-Georges Lahlou - EVER MAGAZINE 2011

Attaqué par des extrémistes à Bruxelles, pour une installation où il mettait en scène des chaussures à talon sur des tapis de prière, boycotté lors de la dernière Marrakech Art Fair, ce travail singulier parle à la fois d’un univers en manque de tolérance (envers les homosexuels mais aussi les femmes) et d’une volonté de se forger une identité vis-à-vis de celui-ci. Se forger une identité ne passe-t-il pas forcément par un imaginaire ?

L’installation de Marylin Gillois questionne ce rapport à l’intime. Réalisée autour d’une vidéo de Catherine Corringer, le spectateur est abrité des regards dans une forme de confessionnal, seul face à une performance limite où la sexualité est certes extrême, mais avant tout au bord du réel. Il y « teste ses résistances affectives ». Choquantes, peut-être, ces œuvres opèrent avant tout un aller-retour entre le public et l’artiste, un dialogue entre ce dernier et le monde, entre imaginaire, ou imaginaire collectif en somme, et réalité. 

 

Depuis l’engagement politique et personnel des artistes du Jerk Off aux jeunes photographes à l'univers sombre de la Chic, en passant par les installations apocalyptiques du SLICK, un dénominateur semble commun. À l’ombre de la FIAC, le tableau est noir, certes, mais il n’a jamais autant débordé d’énergie, et de regards croisés sur notre temps.

 

Pour cette raison, nous n’irons pas au Grand Palais, cette année.  

 

Lucille Dupré

 

Informations :

CHIC ART FAIR

Du 21 au 24 Octobre 201
Cité de la Mode et du Design
34 Quai d’Austerlitz 75013 Paris

SLICK
Du 20 au 23 Octobre 2011
Esplanade du Palais de Tokyo et Musée d'Art moderne de la Ville de Paris
11-13, av du Président Wilson, 75116 Paris – France

JERK OFF FESTIVAL
Du 19 au 30 Octobre 2011
Galerie Bannwart, Point Ephémère, le Klub, etc... à Paris.