Est-il possible d’allier de façonthéorique et pratique la mode à la politique ?
Sans doute. Et de relier la mode, symbole même du capitalisme moderne, et le mouvement anti-libéral Occupy Wall Street ?
Impossible.Pari tenu.
Pour résumer les choses, ce mouvement entend dénoncer les abus de la finance moderne et ses conséquences sur la société. Commencé le 17 septembre 2011, à New York, devant Wall Street donc, il a été lancé par la fondation Adbusters et le collectif de hackers Anonymous. Et relayé en masse, depuis, par les réseaux sociaux. Assez proche du mouvement européen des Indignés, il commence en outre à gagner le Vieux Continent, en particulier depuis la première journée mondiale de soutien, le 15 octobre. Le principe concret ? Occuper, avec des tentes, un lieu stratégique et symboliquement fort de la ville.
Quel rapport avec la mode, direz-vous ? Le plus évident est celui de la récupération par les médias, tardive mais bien réelle, d’un phénomène particulièrement visuel : un campement devant les fameux « buildings » du quartier des affaires new-yorkais. Du quotidien d’information au magazine de mode, de fait, le sujet a été traité partout et sous toutes ses formes.
La très snob rubrique Gawkerazzi du magazine Gawker intitule ainsi sa vidéo du 14 octobre Occupy the Red Carpet. Les relativement insupportables Brian Moylan et Maureen O’Connor y décryptent les tenues que les célébrités ont enfilées pour aller visiter les campeurs de Wall Street. Le lien entre la mode et le mouvement politique n’a donc ici rien de très profond, mais il a le mérite d’exister. Car nous serions à deux doigts de baisser les bras lorsque l’on voit que même la kamikaze blogueuse du québécois Ton Petit Look y a renoncé. Celle qui signe habituellement des carnets Inspirations des plus étonnants illustre cette fois son article sur Occupy Montréal par une série photo « classique » et de bon ton.
Malgré tout, un événement plus récent vient appuyer notre théorie. En effet, si les stars ont été nombreuses à montrer un intérêt débordant pour le sujet (il n’a jamais été aussi chic, à NY, que de se balader de ce côté-là de la ville), suscitant les remarques les plus acerbes, l’introduction des « hot chicks » a encore moins fait l’unanimité. Une vidéo virale, sorte de patchwork des plus jolies filles du campement, d’abord réalisée pour rallier les troupes (on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre), a, malgré son succès, surtout eu comme conséquence de faire scandale auprès des féministes.
Le site Jezebel s’est ainsi outré de l’image que celle-ci renvoie de ces femmes qui ne sont pas venues pour montrer leurs « belles jambes » mais pour « changer les esprits ». Un peu de sérieux tout de même. Même si le très officiel New York Times lui-même a aussitôt surenchéri, en publiant une collection des beaux mâles du mouvement : jeunes hyptsers au look et musculature irréprochables. Ce même journal, un peu plus tôt, publiait en outre un diaporama intitulé What to wear in a Protest ? (Que faut-il porter à une manifestation ?), galerie de portraits d’ « occupants » à qui deux questions étaient posées : « Que portez-vous ? Pourquoi protestez-vous ? ». Des Doc Martins ou vêtements vintage, ramenés de voyage à Séoul ou en Alaska, en passant par Victoria’s Secret, Stone Island ou Club Monaco, il est particulièrement curieux de voir défiler ce catalogue du jeune branché new-yorkais.
Pourquoi l’apparence vestimentaire et corporelle de ces jeunes gens intéresse-t-elle tant les médias ? Les magazines de mode le font parce que c’est leur travail et qu’effectivement la chaussée de Wall Street est devenue une manne de styles divers depuis un peu plus d’un mois. Les médias généralistes, de leur côté, s’emparent d’un phénomène qui semble les surprendre : le fait que les participants à ce mouvement de protestation contre le capitalisme soient issus d’un milieu favorisé. Si Brendan O'Neill, pour The Telegraph, s’outre du fait que OWS soit un « défilé de mode déguisé en mouvement politique », c’est en effet sans doute parce que celui-ci n’a pas a priori les apparences de certains grands mouvements de protestation ouvrière du siècle dernier.
Ou même des mouvements syndicalistes auxquels nous nous étions habitués (les membres de la CGT, en France, ne sont pas vraiment connus pour leurs goûts vestimentaires). « Le retour de la colère de classe ? Je vous en prie. Tout ceci n’a rien d’une politique de classe : simplement d’élégants vêtements et de coupes de cheveux. » Voilà les mots par lesquels le reporter du journal anglais conclut sa diatribe contre le mouvement.
Néanmoins, ces jeunes gens entendent bien défendre les 99%, représenter cette quasi-totalité de la population qui vit de plus en plus mal, tandis que le 1% restant continue de s’enrichir malgré la crise économique. Leur tort est donc de la représenter bien mal … en apparence. Mais n’est-ce pas avoir la mémoire un peu courte ?
Historiquement, en effet, nombre de ces mouvements sociaux qu’évoque l’article du Telegraph ont été déclenchés par des mouvements étudiants, c’est-à-dire, et d’autant plus à l’époque, par une jeunesse issue des classes favorisées. Mai 68 a commencé avec le Mouvement du 22 Mars, à l’Université de Nanterre, prenant le relais immédiat des artistes situationnistes et anarchistes. Les ouvriers ont bien participé au mouvement, mais plus tardivement. La révolte contre la guerre du Vietnam, elle aussi, a été menée par de jeunes gens issus des plus prestigieuses facultés américaines : Colombia, Berkeley… Et relayée par une série d’artistes tels que Bob Dylan, Joan Baez ou Jasper Johns. Les images que l’on conserve de ces deux mouvements sont ceux d’une jeunesse à l’apparence plutôt agréable, au look encore imité aujourd’hui et à la créativité débordante.
Occupy Wall Street est à la mode ces derniers temps. Et les tenues de ceux qui y adhèrent en disent, pour cette raison, sans doute plus long qu’il n’y paraît.
Texte : Lucille Dupré




