Sombre anniversaire
pour une drôle de guerre
Dix ans. Il y a dix ans jour pour jour nous étions donc tous rivés devant nos écrans à contempler les deux tours du World Trade Center s’écrouler l’une après l’autre.
L’événement était de taille. Il était, visuellement et symboliquement, important. L’attentat était ironiquement à l’image des pires films catastrophes que la société hollywoodienne avait pu créer ces 50 dernières années. Il demeure avant tout celui qui aura le plus marqué les esprits. Et qui fût et est encore (à la vue de la couverture journalistique que connaît cet anniversaire) le plus médiatisé.
Pour quelles raisons ?
Il faudrait tout d’abord préciser un fait : les dix ans de guerre qui viennent de s’écouler n’ont pas commencé le 11 septembre 2001, mais deux jours avant. Le 9 septembre, le Commandant Massoud est victime d’un attentat suicide, à Khwadja Bahauddin, dans le nord-est de l’Afghanistan. Il est à l’époque une figure de la résistance afghane et le principal opposant au régime des Talibans. À plusieurs reprises, il avait également averti la communauté internationale du danger que représentait Al-Qaida. Un avertissement qui lui a coûté la vie : la lettre que lui avaient adressé les deux faux journalistes responsables de sa mort avait été tapée sur l’ordinateur d’Ayman al-Zawahiri, qui vient tout juste de prendre la tête de la « Base ».
Résumons les choses à travers une image : si le 11 Septembre est ce qui indéniablement a mis le feu aux poudres, l’assassinat du Lion du Panshir en est le briquet. Il s’agit d’un événement a priori mineur mais aux conséquences en domino, que l’on pourrait dans une certaine mesure comparer à l’attentat contre l’archiduc François Ferdinand, à Sarajevo, le 28 juin 1914. En effet, si la guerre en Afganistan n’est pas une « guerre préventive », comme l’était celle de l’Autriche contre la Serbie, la guerre en Irak correspond parfaitement à cette définition. « Une guerre initiée avec la croyance qu'un conflit futur est inévitable, bien que non imminent ». Mais une telle comparaison induit une théorie autrement plus chargée : le fait que la disparition de Massoud, puis la chute du World Trade Center, aient pu générer une troisième guerre mondiale.
La théorie est disputée, sans doute parce que les enjeux et les modes opératoires sont plus brouillés que lors des deux premières. Il n’en est pas moins que depuis dix ans, deux forces s’opposent : une coalition étrangère, constituée des grandes puissances occidentales, et une organisation qui distribue ses membres dans une vaste partie du monde musulman. Il s’agit d’une guerre de harcèlement, donc, d’une armée non régulière qui affronte une armée régulière. Un terme plus juste pour la décrire serait donc celui de guérilla internationale. Qui induirait une notion de « faible », au « fort ».
Notion à laquelle G.W. Bush a préféré, à l’époque, accoler une seconde : depuis 2001, si l’on en croit les Etats-Unis, l’axe du Bien et du Mal s’affrontent. Ce concept est manichéen, mais il correspond également à l’aspect spectaculaire, et bizarrement cinématographique, de la chute du World Trade Center : on répond à l’extraordinaire par de l’extraordinaire.
Le film toucherait-il à sa fin ?
Commémorer un attentat, hormis la bizarrerie d’une telle célébration, est avant tout l’occasion de dresser un bilan. Et les choses sont bien faites, l’acteur principal du 11 Septembre a été abattu au printemps dernier : Oussama Ben Laden, l’homme le plus recherché au monde depuis 2001, n’est plus. Symboliquement, c’est une fois de plus un signe fort, mais tout comme la mort de Massoud, ou de l’archiduc François Ferdinand, il ne conclut rien, bien au contraire.
Le Printemps Arabe, tout d’abord, signe une évolution massive du conflit. En Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie, entre autres, un élan démocratique génère depuis presque un an une multitude de soulèvements populaires. Des dictateurs, qui n’étaient auparavant pas officiellement considérés comme tels par les puissances occidentales, tombent les uns après les autres.
Quelles en seront les conséquences ? Une récupération par des organisations islamistes est-elle possible ? Du côté du monde musulman, dans tous les cas, l’équilibre des forces va être modifié.
Du côté occidental, également, un autre type de crise préoccupe en ce moment même l’Europe et les Etats-Unis. Elle n’est pas militaire, cette fois, mais économique. Cet alourdissement général des dettes publiques est-il lié aux dix ans de « drôle de guerre » qui viennent de s’écouler ? Du côté américain, la seule guerre en Irak aura coûté plus de 3000 milliards de dollars. Ce n’est évidemment pas l’unique explication, mais il semble certain que ces fronts multiples n’ont pu que contribuer à l’affaiblissement financier de ces pays. Et que de ce côté-ci du conflit, dans tous les cas, un équilibre va également être déplacé.
Pour toutes ces raisons, le film ahurissant commencé le 9 Septembre 2001 semble loin du générique de fin.
Texte : Lucille Dupré
