Quand la Thailande voit Rouge /// ©EVER Magazine 2011

Thaïlande.

Juillet 2011.

Un an après les émeutes qui ont secoué le pays, les Chemises Rouges semblent avoir gagné leur première bataille. Les élections ont en effet vu l’écrasante victoire de Yingluck Shinawatra, la sœur de Thaksin Shinawatra, le mentor principal de cette révolte. À première vue, le peuple semble donc s’être fait entendre, et être parvenu par les urnes à renverser Abhisit Vejjajiva, en poste depuis 2008, suite à un putsch militaire. En plaçant au pouvoir l’évidente héritière de Thaksin.

Alors que les révolutions démocratiques, dans le monde arabe et en Chine, font trembler le monde depuis plusieurs mois, en renversant au passage nombre de vieux équilibres et d’anciens préjugés, celle-ci en fait-elle partie ?

Rien n’est moins simple. Car les fameuses Chemises Rouges, mouvement populaire issu majoritairement des classes défavorisées, sont soutenues (financièrement et symboliquement) par celui-là même qui a fui son pays en 2006, accusé et condamné alors pour corruption et abus de pouvoir. Cette année-là, son gouvernement est renversé par l’armée, qui demeure depuis lors une forme de troisième parti, prêt à reprendre le contrôle à tout moment. En mai 2010, les avoirs de Thaksin sont définitivement gelés, 50% de sa fortune saisis, et il tombe sous l’égide d’un mandat d’arrêt international, accusé, cette fois, de terrorisme. Pour quels motifs ? La révolte des Chemises Rouges, qu’il a donc financée, est considérée comme telle. De la même façon que Kadhafi définit en ce moment par ce terme les insurgés qui tentent de le renverser, en Libye. Tout est toujours affaire de langage.

Ces « terroristes » qui brandissaient le 3 juillet des drapeaux rouges semblent avoir gagné non pas par la terreur mais par les urnes, et de façon écrasante : 62 %, en faveur du Pheu Thai, 265 sièges sur 500 au parlement. Comment expliquer ce score et cet engouement pour un régime politique aussi évidemment véreux ?

Thaksin Shinawatra & Yingluck -vs- Abhisit Vejjajiva  /// ©EVER Magazine 2011

Car il ne faut pas se tromper, Yingluck est et n’est que la représentante de son frère. Et son arrivée au pouvoir pose la question évidente du retour possible de Thaksin. Des membres de la coalition victorieuse ont déjà laissé filtré qu’il allait tenir, dans un premier temps, comme rôle celui d’ « envoyé commercial », poste qu’il pourrait occuper depuis son exil doré de Dubaï. Alors que la majorité des dissidences du printemps arabe se base sur une critique virulente de la corruption, l’engouement pour celui qui a su jouer de son pouvoir pour engranger plus de 1,7 milliards  d’euros semble des plus étonnants. L’intrigue politique serait-elle perçue comme un atout dans ce pays ? Et l’honnêteté (de façade, tout du moins) d’Abhisit comme une faiblesse ?

Il est peut-être simpliste de résumer la situation actuelle de la Thaïlande en ces termes, la popularité de Shinawatra frère se basant également sur des mesures populaires (telle qu’une réforme du système de santé) ou populistes. Mais cette contradiction ne fait que s’ajouter à d’autres. Quelles seront en effet les conséquences de cette victoire des Chemises Rouges ? Pour plus de 50 % des sondés par le Bangkok Post, celle-ci ne pourra qu’être suivie par de nouvelles manifestations de violence. Alors que la campagne du Pheu Thai s’était basée sur le redressement de l’économie du pays, il semble que, dès le 3 juillet, une large part de la population prédit déjà le retour du « héros ». Et demeure clairvoyante sur le fait que ce retour ne peut se faire dans le calme.

Nouveau coup d’état de l’armée ? Révolte des Chemises Jaunes, cette fois ? Les répercussions sur les pays voisins, également, demeurent en pointillés...


Affaire à suivre.

Lucille Dupré