Hugo Eugénio Pratt (1927-1995) grommelait en son temps : « La bande dessinée, c’est comme le cinéma … même si c’est un cinéma du pauvre ». Ainsi, militant opiniâtre en faveur de l’enrichissement du « neuvième art » (sachant que le huitième se résume à la télévision), le dessinateur fantasque n’a jamais eu de cesse de transcender sa discipline grâce à ses talents de conteur, contribuant à faire de lui l’un des plus grands maîtres de notre ère.
Véritable aventurier des temps modernes, il a mené une vie presque aussi exaltante et agitée que celle de son héros anarcho-romantique, j’ai nommé Corto Maltese.
Observateur privilégié de ses quinze dernières années, l’écrivain Jean-Claude Guilbert est un personnage tout aussi romanesque que le marin libertaire dépeint par le virtuose italien.
Personnage haut en couleur, cet infatigable grand reporter qui sillonne la planète depuis plus de quarante ans, a accepté de revenir, spécialement pour EVER Magazine sur cette complicité captivante. De passage à Paris, l’illustre compagnon de route d’Hugo Pratt se souvient de l’époque des risque-tout, et l’univers onirique accompli de l’artiste transalpin…
Jonathan Berdah : Quelle était la teneur de vos relations avec Hugo Pratt ?
Jean Claude Guilbert : Quand Hugo est mort en Août 1995, je ne l’avais pas vu depuis plusieurs mois. En effet, tous ses proches étaient à son chevet, sauf moi. Pourquoi ?
Nous avions des « rapports d’hommes » entre nous, j’étais son ami le plus intime durant les quinze dernières années de sa vie, nous étions toujours ensemble.
Il faisait la bouffe, j’avais ma chambre chez lui, on avait des jeux d’hommes, et il a mal interprété ce que j’aurais pu penser de sa souffrance en disant : « Il fait chier avec sa maladie ».
Je ne suis pourtant pas sans cœur ! Hugo ne voulait pas se montrer diminué face à moi, c’était encore une des faveurs qu’il m’a faites. Le moindre type qu’il connaissait un peu, il pouvait aller le voir avec son estomac posé sur le guéridon, mais pas moi.
J.B : Quelle image gardez-vous du créateur de Corto Maltese ?
J.C.G : Je n’ai pas revu Hugo pendant plusieurs mois donc, mais je l’ai eu souvent au téléphone, il riait, il me mentait, me disait que tout allait bien. Il m’a même dit, dix jours avant sa mort, qu’on allait se refaire une grande fête … Mais là j’ai compris ! Livio Benedetti (cf. ami d’Hugo Pratt) m’a appelé au moment de son agonie et m’a dit : « Ecoute, il n’y plus de chance, il va mourir », j’ai dit : « J’arrive ». Je me suis donc rendu à Pully où Livio m’a récupéré. Il y avait Patrizia Zanotti (Co-commissaire de l’exposition [à la Pinacothèque] et gestionnaire du patrimoine d’Hugo Pratt), son mari, son fils Jonas, tous ses enfants étaient là, sauf Sylvana qui dormait. Or lorsque qu’on s’endort au moment de la mort de son père, ce n’est que peu glorieux. Elle me l’a reproché. A croire j’étais celui qui lui avait administré des somnifères. Elle m’a accusé, sans le dire vraiment, d’être responsable de la mort de son père. Enfin, pour revenir à Hugo, je lui ai déposé une croix éthiopienne qu’il avait déjà tenue chez moi dans la paume de sa main gauche, même si il était droitier.
Je me souviens qu’il respirait très fortement, il était évidemment amaigri, on aurait dit un vieux Corto Maltese allongé ! Mais il était vraiment beau, il était magnifique, je lui ai caressé les cheveux, je lui ai parlé, je lui ai dit : « Ecoute Hugo, tu prends ça (la croix) comme une hache, et tu passes … ».
C’était une sorte de continuité pour moi qui suis chrétien - limite cul béni - mais capable de noyer la gueule d’un curé qui pleure dans le bénitier.
Toujours est-il que, je lui ai placé la croix dans sa main gauche, d’une manière certes un peu maladroite, j’ai embrassé les enfants qui étaient là et je suis parti. Jonas m’a raconté que lorsque je suis sorti de la chambre, Hugo a serré la croix, puis il est mort.
J.B : Son fils Jonas disait qu’on avait l’impression qu’il vous attendait pour pouvoir partir …
J.C.G : Absolument ! Mais c’est lui qui le dit, pas moi. J’étais le seul tricard des intimes, étant le plus intime. A la suite du décès, on était vraiment dans une sorte de catharsis personnelle, il fallait que je fasse mon deuil, j’étais catastrophé. Aujourd’hui, évidemment ça va, il est toujours avec moi, j’entends toujours son rire, parce qu’on a passé notre temps à rire. Nous étions deux vieux mecs déjà, mais nous avions des jeux d’enfants.

