
Brive La Gaillarde porte bien son nom, ses boîtes de nuit aussi, son festival européen de moyen métrage, lui, porte le reste. Une sélection ultra pointue, exigeante, parfois aride. Toujours passionnante !
Un compte-rendu non exhaustif de ce grand festival de moyens métrages. Oui vous avez bien entendu, moyen métrage, forme officieuse (jamais acceptée officiellement), format intermédiaire, qui est bel et bien cette zone d’expérimentation qui échappe aux contraintes économiques du long, tout en lui en volant son ampleur, ce que le court fait rarement.
Avant toute chose, je tiens à dire que je n’ai eu que de bonnes surprises à Brive, d’autant que, fait extrêmement rare, tous les films de Jean Eustache, mis à part Mes Petites Amoureuses, étaient projetés, le délice des délices !
Puis, cette sélection serrée mais brillante, pose les vraies questions du cinéma : où va-t-il et comment ?
Rembobinons :
Le train file cinq longues heures dans la belle campagne française.
Après 20 minutes de marche sous 30 degrés, arrivée à l’auberge de jeunesse pourrie à côté du foyer de travailleurs brivistes. Alarme incendie se déclenchant à 7h du matin sans que personne ne bronche, alors que mes tympans sont détruits.
Descente des escaliers mi-endormie.
Les femmes du petit déj prennent le petit déj. Elles sont bien les seules et me disent : Ah non mais c’est une dame qui a pris sa douche, la vapeur ça déclenche l’alarme.
Et c’est comme ça tous les matins ? dis-je affolée par les trois heures que j’ai vaguement passées à dormir.
Ah non, mais bon ça arrive. Vous voulez prendre le p’tit déj ? (corn flakes rancies, confitures en pot rond métallique, chaises plastiques de réfectoire. Soudain le flash de la cantine de l’école primaire, les brocs d’eau qui giclent, l’âge dans les verres et celui qui débarrasse, les batailles de semoule, le vomi qu’il fallait ingurgiter (on nous faisait croire que ce n’en était pas).
Non ça va merci. J’crois qu’j’vais aller me recoucher là.
Dans cet état, ça commence bien. En fait oui, c’est exactement comme cela que ça peut bien commencer (ce magnifique état des festivals, où semi éveillés nous voyons des dizaines de films en une poignée de jours, comme un long rêve sans trêve).
Vite allons nous nourrir. Des premiers films.
Immédiatement, ce sont des films de jeunes réalisateurs, la promesse d’un cinéma plus fou, plus libre.
Une île d’Anne Alix, pour commencer agréablement... Pas totalement abouti, mais joli pour la tentative à La BM du Seigneur, alors du coup ça sent un peu la tendance de la fiction en milieu de terrain. C’est une vraie tendance, dont je vous fais le détail : il s’agit de construire une fiction (des personnages en situations) au sein d’une réalité documentaire (personnes, lieux, contextes réels).
La BM du Seigneur s’incrustait chez les Yéniches (communauté de gens du voyage comme il faut apparemment dire), avec une certaine grâce. Ici, le film d’Anne Alix prend pied sur une île de la côte ouest de la France, chez des ostréiculteurs, chez qui le héros va s’inviter et travailler dur...
Ce qui fait l’intérêt de ces films in situ est leur façon de se déployer dans une fragilité qui se veut être une réalité sociale ou communautaire. Est-ce l’avenir d’une fiction moins classique, mais aussi, bizarrement, moins naturaliste ? Car dans les deux films cités, le plongeon dans la réalité du quotidien d’un lieu aurait pour tendance paradoxale d’y inscrire une forme de poésie exacerbée, et même une métaphysique mystique. À croire que le réel extasie.
Tout à fait à l’opposé, Pandore (Grand Prix France) de Virgil Vernier ou le bel enfant du cinéma direct. Ici le dispositif est minimal : deux caméras en plans fixes à distance de leur sujet tournent à peine sur elles-mêmes pour suivre le physionomiste d’une boîte de nuit huppée. Le film s’étoffe du réel qui s’accumule devant nos yeux et du pouvoir donné à la parole.
Le son est entièrement concentré sur notre héros et délibérément plus proche que le personnage ne l’est en réalité de nous. Par là même, Virgil fait de ce physio dégueulasse, qui finit vaguement par nous toucher (du moins pouvons-nous éprouver de l’empathie), un héros. Un héros dans le documentaire (?) mais quelle horreur. Justement, moi je trouve cela très fort car dans Pandore, le héros est remis en question à chaque passage de clients, à chaque plaidoyer ; à chacun de ses gestes, le juge est jugé. Et c’est nous qui sommes juges.
Sans bouger, tel un guépard guettant sa proie, accompagné de son complice Ilian Kipler, avec lequel il avait réalisé Commissariat, Virgil l’immobile capte derrière sa mitraille sa cible, ses cibles. Certes le physionomiste est sa biche principale, mais les clients le sont aussi. Leurs stratégies pour entrer (fausse familiarisation, menaces, etc) face à ce gardien déifié, juge suprême qui a tous pouvoirs à cet instant T, font résonner toute l’absurdité de la situation et de cette question qui marque le sceau de notre société : qui est in qui est out. Alors ses biches, Virgil les attrape-t-il ? Facilement même, et sans plus d’artifice que son dispositif d’une simplicité déconcertante, ce qui provoque à maintes reprises des rires étranges de spectateurs.
Oui Pandore est drôle et puissant.
Projeté juste après le film de Virgil Vernier dans la même salle, celui du grand Guillaume Brac (1,93m, bon poids).
En leur remettant les clefs d’un appartement, Sylvain (Vincent Macaigne) fait la connaissance de deux jolies femmes (la mère et la fille) en vacances sur la côte picarde. L’occasion pour ce solitaire de sortir de son monde sans femmes.
Sauf que rien ne se passe comme voulu : la mère est plus fille que la fille, mais la fille s’avère moins fille que femme. Jusqu’à la fin, Guillaume Brac nous surprend avec une imprévisible chute pleine de grâce (admettons que le réalisateur ait inventé la chute en pente douce).
Un monde sans femme remporte le Grand Prix Europe, tout à fait mérité. Fiction soyeuse, fragile au début, très fragile. On a peur, on tremble, film français aux défauts misogynes psychologisant bourgeois chiant ? Très vite, non. Vincent arrive, Vincent est là. Avec son sourire presque niais et ses yeux à la profondeur abyssale. Il est beau ce Macaigne et il fait décoller soudain tout le monde. Le film atterrit quelque part dans la douceur de la nostalgie qui semble avoir une longueur d’avance.
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A la fin, j’ai eu un flash étrange mais peut-être pas anodin. Juliette, la fille, est assise à la table de la cuisine en face de Sylvain qui ne sait pas trop ce que cette fille est venue faire chez lui. De mémoire, je revois exactement ce champ / contre-champ dans Au hasard Baltazar, Anne Wiazemski remplacée par Constance Rousseau.
Sauf que voilà, les rôles féminin-masculin sont inversés : Anne Wiazemski la prude effrontée mange avidement de la confiture, tandis que Vincent le preux dévore des fraises à la chantilly. Eux, sont innocents. Dans le film de Bresson, celui qui désire c’est l’autre, ce rustre de commerçant interprété par Pierre Klossowski. Et ce qui est beau c’est que l’autre, la désirante, dans le film de Guillaume Brac, c’est cette pure et sublime Juliette, interprétée par Constance Rousseau.
Conscient ou inconscient, ce geste parle de lui-même : La jeune femme dans Au hasard Balthazar est pure et elle va y passer. Dans Un monde sans femme, la jeune femme au visage d’ange est pleine de désir. C’est elle qui mène Sylvain à l’acte d’amour.







