Usāma ben Mohammed ben °Awaḍ ben Lāden a été tué la nuit du 1er au 2 mai 2011 par un commando des forces spéciales américaines spécialisé dans la liquidation, à Abbottabad - le Saint-Cyr pakistanais - à 50 kilomètres au nord de la capitale du Pakistan, Islamabad.
Comme pour Ernesto «Che» Guevara jadis, il n’a jamais été envisagé de prendre Ben Laden vivant et de le juger. Cela lui aurait offert une tribune. Son corps a donc été jeté à la mer - selon les déclarations officielles - afin d’éviter que sa tombe ne devienne, pour ses partisans, un lieu de culte ou de pélerinage. On ignore également où repose le corps de Guevara. La disparition de Ben Laden est donc celle d’une icône et clôt ainsi une traque internationale s’étendant sur près d’une décennie.
Le principal bénéficiaire politique de la mort du chef historique d’Al Qaïda est sans conteste le président Barack Obama, remportant ainsi un important succès qui avait échappé à son prédécesseur.
Al Qaïda, bien sûr, va continuer d’user de terrorisme, non comme une organisation structurée comme elle le fut à ses débuts, mais comme une nébuleuse où divers mouvements souvent plus ou moins religieux agissent de façon autonome. L’épicentre de la crise reste incontestablement le Pakistan, et le rôle ambigu de ses services de renseignement (l’Inter Services Intelligence aussi connu sous le nom d’Invisible Soldiers of Islam) n’a cessé d’être contraire aux buts poursuivis par les Etats-Unis, notamment en Afghanistan. Certains foyers ont à peu près disparus ou ont fortement dépéri, tel Al Qaïda au Pays des Deux Fleuves (l’Irak), ou les réseaux indonésiens naguère actifs a Bali.
Al Qaïda aux pays du Maghreb islamique (AQMI), a qui a été décerné ce label il y a cinq ans afin de redorer un blason bien terni, s’est efforcé de transporter la lutte en Mauritanie et dans d’autres pays sahariens (Mali, Niger, Tchad…). Il faut se souvenir que les Algériens qui ont formé AQMI sont d’ex-membres du GIA, rescapés de la répression menée par l’armée et la police algérienne. Aujourd’hui, ce groupe qui compte quelques centaines de militants, s’est rendu célèbre par quelques attentats et une série d’enlèvements.
Al Qaïda de la Péninsule Arabique, qui se trouve au Yemen pour l’essentiel, est composé en partie de militants saoudiens qui ont dû se replier chez leur voisin pour échapper à la sévère répression menée par la police saoudienne.
La dynamique créée par Oussama Ben Laden n’a pas encore épuisé ses effets, bien qu’aucun des objectifs proclamés du mouvement ne parait devoir se réaliser : la perspective de la refondation du Califat reste toujours aussi lointaine. Aucun régime musulman considéré comme «impie» n’a été déstabilisé, aucune base de masse organisée n’est apparue. Il faut noter qu’avec la disparition de Ben Laden, hors Ayman Al Zawahiri, tous les cadres initiaux d’Al Qaïda sont soit en prison, soit à Guantanamo, soit morts.
Le bilan concret du mouvement créé par Oussama Ben Laden, s’avère ainsi pour les dix dernières années, fort modeste :
En Occident, menacé d’ «Apocalypse» par Ben Laden lors de l’intervention américaine en Afghanistan, seuls deux attentats ont réussi : Madrid et Londres. Aux Etats-Unis, aucun attentat d’envergure n’a eu lieu. Les victimes d’Al Qaïda ont ainsi pour la majeure partie, été des musulmans dans des pays musulmans. Seule l’Inde a été affectée par une série d’attentats, tous préparés sur le sol pakistanais avec la complicité des services pakistanais.
L’ISI (Inter Services Intelligence) appuie les Talibans Afghans et ne cache pas qu’elle souhaite leur victoire, ce qui est en opposition avec les intérêts américains. Cette recherche d’un «arrière stratégique» est destinée à contrer l’influence grandissante de l’Inde. Mais celle-ci a surclassé son rival pakistanais qui ressemble de plus en plus à un état failli.
La disparition de Ben Laden peut-elle modifier le calendrier américain en Afghanistan, voire les rapports avec le Pakistan ? La question mérite d’être posée, mais la réponse reste en suspens. On peut difficilement se retirer d’Afghanistan en risquant de perdre la face…
Texte: Gérard Chaliand
Le 1er mai 2011, l’Amérique apprend en pleine nuit qu’Oussama Ben Laden a été tué.
Le 2 mai, tout New York est désormais au courant : voici les réactions à chaud, bien loin de l’hystérie attendue, au cœur de Ground Zero.
02/05/2011
World Trade Center
WTC NYC USA
Tout commence en fin de compte la veille au soir : par un bandeau qui défile, en bas d’une télévision qui diffuse un match de baseball, dans un bar de Brooklyn.
De mémoire : « Osama Bin Laden is dead. President Obama will soon make a speech to the Nation ».
Sur BBC et CNN, nous mettons une heure à avoir plus d’informations : c’est d’abord en Afghanistan qu’il aurait été tué, puis finalement à Abbottabad, au Pakistan. Il serait mort d’une balle en pleine tête, sous l’oeil gauche. À plus de minuit, le président des Etats-Unis s’adresse effectivement à la Nation. On lit une forme de fierté mais aussi de grand calme, sur son visage. En contradiction, en un sens, avec ce qu’il est en train de dire : que la mission militaire est un échec puisqu’elle n’a pas eu l’issue prévue, c’est-à-dire ramener Ben Laden vivant. Mais un flot humain déferle déjà devant la Maison Blanche, et chante l’hymne américain. Il faut apaiser cette frénésie et parler avant tout de paix et de « dignité humaine ».
Voilà l’histoire que chacun sait, que même ici, depuis le quartier de Williamsburg, nous ne pouvons pas poursuivre plus loin à cette heure tardive de la nuit.
Le lendemain, nous prenons le chemin du World Trade Center et dans le « L Train » puis sur la ligne E, le wagon se vide progressivement. Le silence se fait. Nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous allons trouver et le mot de terrorisme, du même coup, se transforme facilement en terreur. La peur de ne pas comprendre mais aussi de ne pas être en droit de comprendre : l’étrangeté de ne pas être libre de se faire une opinion sur ce qui est en train de se dérouler. La frayeur, aussi, plus littéralement, face à ce que cet assassinat pourrait déclencher. Après cette vengeance, des représailles ? Nous voilà de retour dix ans en arrière, un jour de septembre, en 2001.
C’est donc avec ce mot de terreur sur le bout des lèvres que nous sortons au terminus de la ligne E, accompagnées d’un reporter armé de son plus gros zoom et de plusieurs policiers aux larges épaules. En émergeant, la tension redescend. Dans le vacarme assourdissant du chantier du Ground Zero, la foule se presse effectivement. Mais c’est une foule de journalistes, une rue entière de camions de diverses télévisions nationales, lumières blanches, femmes en tailleur parlant seules devant des caméras, qui encombrent les pourtours de feu le World Trade Center.
Une drôle de proportion : 40 policiers et 30 journalistes pour un Américain qui s’est spécialement déplacé aujourd’hui jusqu’ici. Ceux qui ont fait le trajet sont peu nombreux : les premiers que nous rencontrons peuvent être décrits en un mot:
Folie.
L’image initiale, c’est une enfant qui tient un panneau, une jolie petite fille au sourire figé qui pose pour les appareils. Déjà un symbole. Derrière elle, un homme porte un très grand drapeau américain. Un autre crie autour d’eux, en tenant un album d’images des deux tours. Il explique aux passants la « vérité » sur ce qui s’est passé en cet endroit même, en 2001. Une « vérité » que nous connaissons déjà : 2996 victimes dans un lieu qui n’était pas seulement fréquenté par des traders capitalistes mais par des millions de fourmis de nationalités diverses.
Laurie Lassalle braque sa caméra HD sur ce qui se déroule. La main sur son épaule pour la guider, j’interroge une femme qui vend des drapeaux qu’elle a simplement glissé dans la poussette de son bébé, lui-même coiffé d’un bonnet aux étoiles américaines. Avec un accent hispanophone, elle parle de joie, n’en dit pas tellement plus. Ce mot revient souvent, en réponse à la question générique : « Que ressentez-vous aujourd’hui ? ». À « Que faites-vous ici ? », une autre femme me répond qu’elle s’est réveillée ce matin et, qu’avec deux amis, ils ont fait le trajet depuis le New Jersey, parce que « c’était ce qu’il semblait falloir faire ». Elle a perdu des proches dans le quatrième avion, celui qui s’est écrasé en Pennsylvanie. La folie s’en va doucement, remplacée par la raison.
« Justice ? Pour ça, il aurait fallu qu’il soit pris vivant, jugé et qu’il pourrisse en prison. Et non, ce n’est pas parce qu’il est mort que tout est terminé ». Elle est contente, mais pas plus. C’est cette réaction-là qui domine finalement. Depuis l’homme d’affaire qui se trouve là parce que le Financial District demeure cette ruche de travailleurs et qui s’interroge sur l’importance de ces révolutions démocratiques qui secouent le Moyen-Orient. Jusqu’à l’ouvrier, pour qui « c’est un jour comme les autres », mais qui demeure fier de « travailler dans un lieu comme celui-ci ». En brassards fluorescents, les travailleurs qui circulent sur l’immense chantier ont le sourire aux lèvres. Tout ceci est très loin des images qui circulent sur Internet, de l’hystérie qui s’est effectivement emparée de l’Amérique pendant quelques heures, la veille au soir, à Washington, à Times Square et là même où nous nous trouvons. Loin également des Unes haineuses de la très mauvaise presse locale. On peut lire sur leurs couvertures « We got the bastard » (« On l’a eu ce bâtard ») ou encore « Rot in Hell » (« Brûle en enfer »), dernier slogan qui trouve un écho particulier, quand on se souvient du seul discours qu’Oussama Ben Laden a donné au sujet du 11 septembre :
« Dieu Tout-Puissant a frappé les États-Unis en leur point le plus vulnérable. Il a détruit leurs plus grands bâtiments. (…) Il a permis à un groupe de musulmans à l'avant-garde de l'Islam de détruire les États-Unis. Je lui demande de leur accorder le paradis. »
À l’endroit même, donc, où nous aurions pu rencontrer cette haine-là, la vie reprend déjà son cours, à l’aide des policiers qui nous obligent à circuler, mais avant tout parce que cet événement, finalement, n’en est peut-être pas un.
C’est Sebastian Smith, photographe new-yorkais, qui me décrypte ce dernier point. Je le retrouve, seule cette fois, dans un restaurant mexicain de Fort Green. Il compare ce qui vient d’avoir lieu à l’arrestation, en 1996, de Theodore Kaczynski, alias Unabomber, près de 20 ans après son premier « attentat » au colis piégé. Et au sentiment qui a envahi le pays lorsque ce qui était alors la traque la plus coûteuse du FBI a pris fin : que de toute façon tout était déjà fini, oublié. Oussama Ben Laden serait-il un symbole qui se serait progressivement désincarné ? L’Amérique n’aurait-elle pas attendu sa mort pour faire son deuil ? Elle a eu dix ans pour le faire, pour entamer enfin la reconstruction du site où se dressaient autrefois fièrement les « deux tours » et, tout comme la planète entière en 2011, regarder avec moins de manichéisme ces pays de l’« axe du mal » en plein printemps arabe.
Au-delà de toutes stratégies, extrêmement habiles, de communication, le calme du visage d’Obama prend finalement sens.
Vidéo: Laurie Lassalle
Texte : Lucille Dupré

