
Qui sont les écologistes américains ?
Un an après l’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon, aucune loi de régulation concernant le commerce pétrolier n’est passée au Congrès américain. C’est donc un climat de colère qui domine pour ce premier anniversaire. Et qui fait resurgir le fond de l’identité patriotique des Américains : la protection de la nature comme patrimoine national. Les Pères fondateurs eux-mêmes étaient “verts”, même s’ils ne le savaient pas. Pour ces puritains descendus du May Flower avec l’ambition de fonder une nouvelle société rurale, la ville et tout ce qu’elle véhicule de modernité représentait déjà le summum de la perdition et du vice.
La pensée de la nature est donc le prémice de toute idéologie aux Etats-Unis. Dans les années 1880, le pays se cherche une identité culturelle singulière construite en opposition avec celle du Vieux Continent. La France et l’Angleterre commencent en effet à la même époque à réfléchir à la valeur de leur patrimoine architectural et artistique. Et les Etats-Unis, de leur côté, vont construire leur imaginaire collectif en s’appuyant sur un cadre physique préservé, auquel s’adjoint l’idée que la nature est un bien commun, à protéger. Cette idée essaime chez les philosophes et les écrivains jusque dans les années 1960. C’est ainsi qu’à partir de 1958, l’avocat Ralph Nader devient à la fois un pionnier de la justice environnementale et le “troisième homme” des campagnes présidentielles, sous différentes étiquettes mais toujours avec un programme résolument écologiste et anti-corruption.
Parallèlement s’entremêlent donc trois pensées : le transcendantalisme, philosophie utopiste tournée vers la Nature, une rigueur protestante attachée au travail de la terre et à la préservation d’un patrimoine donné en partage par Dieu, et, finalement, une veine protestataire qui apparaît dans les années 1970. Des hippies aux évangélistes, la question de l’environnement est de fait au coeur de vastes mouvements de protestation et de dénonciation du monde de la surconsommation, contredisant l’image très convenue d’un pays “gros pollueur”, réputation entérinée par son refus de ratifier le protocole de Kyoto en 2010.
Ralph Nader est la figure tutélaire de l’écologie politique aux Etats-Unis, maître d’oeuvre de nombreux procès aux grandes firmes. C’est à la suite de ses scores importants aux élections de 1996 et 2000 que les différents partis verts de chaque états décident de constituer une coalition. Ils permettent ainsi l’apparition du Green Party, afin de dépasser une organisation fédérale qui ne permet pas au représentant écologiste de se présenter dans tous les états, faute de moyens financiers. Ralph Nader semble alors un candidat crédible à la présidence des Etats-Unis, recueillant entre 5 et 10 % des suffrages en 1996 et en 2000, dans un système fondamentalement bipartite. Mais en 2000, ces bons scores sont jugés responsables de la défaite de Al Gore face à Georges W. Bush.
À l’issue de ce violent débat entre démocrates et militants écologistes, Ralph Nader n’est pas réinvesti par le parti vert pour l’élection de 2004. Il en fait lui-même la demande, mais se présente comme candidat indépendant avec, malgré tout, le soutien du parti. Il réitère ce choix en 2008, recueillant 5% des voix, un record au vu de sa position d’outsider. Quant au candidat officiel du Green Party, David Cobb, il mène à chaque fois des campagnes essentiellement destinées à structurer le parti, se tenant volontairement en retrait pour ne pas faire de l’ombre au candidat démocrate.
En 2010, l’explosion de la plate-forme pétrolière de Deepwater Horizon, dans le Golfe du Mexique, suscite une indignation générale qui ne permet une montée au créneau néanmoins qu’en Louisiane. Une des raisons avancées à cet échec est que, contrairement au désastre de l’ouragan Katrina, le gouvernement ait répondu immédiatement à la catastrophe en pointant la responsabilité de l’exploitant, BP, du doigt.
Mais un an plus tard, la compagnie pétrolière semble n’avoir que peu souffert de ce scandale gigantesque.
Alors que sa réputation semblait durement écornée, l’exploitant a en effet décidé de se mettre au vert. Au sens propre uniquement : il s’est allié à la société russe Rosneft pour exploiter des gisements de pétrole en mer de Kara, dans les eaux de l’Arctique. Green Peace et WWF pointent déjà le danger qu’il y a à exploiter une zone si vulnérable et isolée. Pour l’instant, l’AAR, un consortium de milliardaires russes, à obtenu du tribunal arbitral de Stockholm le blocage de l’accord de partenariat... pour empêcher Rosneft d’avoir l’exclusivité des activités de BP en Ukraine.
Pas par esprit philanthropique ni en vertu d’un engagement environnementaliste marqué.
Un an après la marée noire, donc, bien que le climat général se veuille optimiste, BP interdit toujours l’accès à certains sites aux journalistes, le Congrès américain n’a pas voté une seule loi de régulation, les associations constatent une disparition de nombre de grands poissons, dans le golfe. Et 500 000 personnes réclament toujours des dédommagements. Les plaignants avaient jusqu’au 20 avril 2011 pour déposer contre BP. Selon certaines estimations, il resterait environ un quart des 800 000 tonnes de pétrole déversées dans les profondeurs du Golfe du Mexique.
Si les Etats-Unis possèdent une forte culture environnementaliste, il reste donc qu’il manque des structures coalisées, suffisamment puissantes au niveau national, pour pouvoir faire le lien entre les ONG internationales comme WWF et Green Peace et l’activisme des cellules fédérales du Green Party.
Mais pas seulement.
La frontière poreuse, qui existe depuis les fondements de ce pays, entre hyper-consumérisme et aspiration à une vie en symbiose avec la nature s’incarne également dans le premier anniversaire, définitivement raté, de cette marée noire historique.
Texte : Léa Bastie
Photo Cover : Agence Spatiale Européenne

