Lundi 11 avril 2011 : Laurent Gbagbo est arrêté dans son bunker d’Abidjan par les FRCI (Forces Républicaines de Côte d’Ivoire), soutenues par l’armée française et l’ONUCI. En refusant de quitter le pouvoir, il a réveillé la colère d’une partie de la population ivoirienne, s’estimant discriminée, et a rendu aux yeux de celle-ci le recours à la violence légitime. Il est le symbole d’une classe dirigeante qui pendant cinquante ans a fait reposer la légitimité de son pouvoir sur une oppression légalisée, en vertu d’une idéologie raciste : l’ivoirité.
Le concept d’ivoirité est développé dès 1945. Il prend en fait toute son ampleur en 1994. Le successeur d’Houphouët-Boigny, le président Henri Konan Bédié, fait alors l’apologie d’un concept valorisant les Ivoiriens de souche, c’est-à-dire présents en Côte d’Ivoire depuis au moins deux générations, aux dépens des populations immigrées. Il prétend ainsi unir un peuple, scindé en 56 ethnies, autour d’un mythe national collectif. Mais son discours est détourné par ses adversaires politiques au profit d’une interprétation nationaliste et ségrégationniste. Les Ivoiriens considérés comme “étrangers” et les immigrés récents deviennent des “citoyens de seconde zone”, au profit d’une classe dirigeante, réduite, qui confisque le pouvoir.
Les populations pauvres du Nord de la Côte d’Ivoire, majoritairement musulmanes, se déplacent en effet vers les grandes exploitations agricoles du Sud. Elles miment ainsi les flux de migrations contraintes mis en place pendant la colonisation française. Elles s’installent dans le Sud, suivies de travailleurs maliens, burkinabés et guinéens, qui intègrent la société ivoirienne. La crise économique et sociale que connaît le pays à la fin de la présidence Houphouët-Boigny accentue la stigmatisation de ces travailleurs pauvres, qu’un raccourci populaire assimile à un seul ensemble.
C’est à ce moment-là qu’est mis en avant un nouveau Premier Ministre, Alassane Dramane Ouattara. Venu du Nord, musulman, il est supposé incarner le multi-culturalisme ivoirien. Mais en 1998, une loi foncière réserve finalement aux Ivoiriens depuis au moins deux générations le droit d’être propriétaires terriens, entraînant l’expulsion de nombreux propriétaires d’origine burkinabée.
Henri Konan Bédié, profite en outre, entre autres stratégies politiques, de l’«ivoirité» pour écarter du pouvoir son rival, Alassane Ouattara. Selon l’article 35 de la Constitution, le candidat à l’élection présidentielle doit être “Ivoirien d’origine, né de père et de mère eux-mêmes Ivoiriens d’origine”. La mise en doute des origines de Ouattara permet de l’écarter de la course à la présidence. L’«ethnicisation» du pouvoir assure ainsi légitimité et pérennité aux pouvoirs successifs. Robert Gueï et Laurent Gbagbo en bénéficient à leur tour. Et ce n’est finalement que sous la pression de la communauté internationale que ce dernier organise des élections ouvertes à des candidats de toutes origines. Espérant ainsi asseoir sa légitimité après les combats entre Nord et Sud en 2002.
Ce refus de reconnaître sa défaite a donc ranimé un profond sentiment d’injustice dans le Nord du pays, notamment de la part des Ivoiriens musulmans que Laurent Gbagbo avait pourtant tenté de se rallier durant sa campagne. Ils ont été la cible d’une série d’attaques de la part des Forces de Défense et de Sécurité (FDS), fidèles au président sortant, en raison de cet antagonisme schématique entre un Sud chrétien évangéliste et un Nord musulman. Celui qui vient finalement d’être arrêté a fortement exploité cette représentation, d’autant plus qu’elle lui a permis de bénéficier de l’appui de puissants mouvements chrétiens américains.
La crise politique s’est donc redoublée de tensions inter-ethniques et religieuses, exacerbées par d’importants mouvements de population. Le HCR estime qu’environ 130 000 Ivoiriens sont désormais réfugiés dans le comté de Nimba, au nord du Liberia. Dans cette région, très éprouvée par des années de guerre civile, cohabitent deux groupes ethniques, antagonistes en vertu d’une discrimination raciale et sociale structurellement similaire. Si les violences inter-ethniques venaient à se systématiser en Côte d’Ivoire à la suite de la reddition du «crocodile de Cocody», elles pourraient donc semer le trouble et rompre un équilibre de paix fragile dans toute l’Afrique de l’Ouest. Quoi qu’il arrive, Alassane Ouattara devra réunifier toute la Côte d’Ivoire et donner des gages à l’Union africaine, dont certains membres sont restés jusqu’au bout pro-Gbagbo.
...Et rendre des comptes sur les massacres que les FRCI ont perpétré lors de leur marche sur Abidjan.
Du 11 au 12 avril 2011 : les heures décisives avant et après l'arrestation de Laurent Gbagbo. Minute par minute, revivez cet évènement à travers notre revue de presse internationale:
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Léa Bastie
