Du Piercing aux Escadrons de la Mort /// © EVER MAGAZINE 2011

Dans cette famille argentine, installée à Buenos Aires, il y a la petite sœur, qui cherche dans les livres de Roland Barthes la façon dont on embrasse les garçons, l’aînée, qui tente de le lui expliquer, la mère et le père, en pleine crise de couple, la tante romantique de trente ans, toujours vierge, l’autre tante cinéaste, qui a pris un jeune amant altermondialiste… Tous parlent à tour de rôle de leur rapport à la sexualité. Et de fait, jusqu’au premier tiers de Piercing, le premier roman traduit en français de Viviana Lysyj, on ne pense pas à plus loin que cela : un ton mordant pour parler de la chose, sujet des plus légers dans le fond.

 

S’il en est : et c’est cela la question, car l’auteur nous prouve rapidement que le sexe n’est pas ici un prétexte mais bien plus le vecteur d’une certaine vision de la société du 21ème siècle. Il reste, du début jusqu’à la fin, central. Dans le fond comme sur la forme, chacun des personnages s’interroge sur son corps et la façon de le conduire vers l’autre. Depuis la « petite », qui s’imagine (l’idée étrange) devoir offrir ses cheveux à son petit amoureux avant de se « livrer » à lui, à la tante cinéaste, qui s’interroge sur l’esthétique adéquate pour parler littéralement de « cul » : « comment montrer le corps d’une femme sans en faire un objet de consommation offert au regard du mâle ». Et qui hésite encore entre « sexe-yaourt », « érotisme politiquement correct à l’européenne » et « porno soft à prétention artistique ». La sexualité devient peu à peu ce à travers quoi ces personnages sont dans le monde, se distinguent les uns des autres au sein d’une même famille.

 

Les Sud-Américains, depuis Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, sont passés maîtres dans l’art de raconter des histoires globales, sagas familiales qui disent, bien plus que la ligne généalogique d’une famille, celle d’un pays et dans le cas précis de Piercing, d’un monde. La sexualité n’est pas l’apanage des Argentins, quand bien même tous les clichés « calor » que l’on peut leur attribuer. Plus encore, le roman de cette jeune auteure, célèbre en son pays et qui gagne dorénavant à l’être ici, dresse le portrait d’une culture transversale, véritable déclaration altermondialiste au sens fort. Cette « autre mondialisation », c’est faire de la  « petite » une fan de Marylin Manson, de la tante une cinéaste férue de Diane Arbus et du Marquis de Sade, de la grand-mère une nostalgique des films de Bergman et du père, un être désarçonné qui découvre la musique électronique dans les boîtes de nuit berlinoises. Jusqu’au premier tiers de Piercing, on pense lire un livre plaisant, bon à faire une chronique désinvolte dans un magazine féminin. Et puis on change d’avis.

 

La sexualité est un véhicule universel, elle est à l’origine de la procréation, et en ce sens de la famille. Elle est source de plaisir, d’amour mais aussi de tourments abyssaux : l’enfant, qui dessine horrifiée des langues géantes pour se figurer le baiser ou la tante, terrorisée par le sang qui finit bien par tâcher, un soir, les draps de son lit. L’humour cache dans Piercing, en permanence, une part d’obscurité, où la culture mondiale n’est pas seulement matière à enrichissement. La France, depuis Georges Bataille jusqu’à Eric Rohmer, se taille la part du lion dans les influences citées par Lysyj. Mais dans son monde, si ce sont les Américains qui ont importé le capitalisme et le tant détesté FMI, la France, de son côté, a également enseigné à la dictature argentine la façon de torturer ses citoyens.

 

Tout avait si bien commencé pour nous. La tante regarde à la télévision, un soir, l’émission culte Bouillon de Culture: « (…) Et Pivot se demande alors, en citant Steiner, si une personne cultivée est réellement à l’abri de la barbarie, et elle a envie de lui crier que non, elle n’est pas à l’abri, personne n’est à l’abri de la barbarie, et vous moins que les autres, qui vous êtes servis en Algérie de certains moyens de torture, que vous avez ensuite enseignés aux militaires argentins (…) ».

 

Cette mondialisation-là (il n’y a pas que le Chanel n°5, donc, que l’on importe) est connue en Argentine, où la journaliste qui a principalement dévoilé cette affaire au grand jour, Marie-Monique Robin, est venue plusieurs fois témoigner dans les procès contre la junte. Son livre, devenu le film Escadrons de la mort, l’école française, a ainsi fait bien plus de bruit là-bas qu’il n’en a fait ici. La preuve est cette mention, déclarée comme une évidence qui n’en est pas encore une en France. Le 5 avril 2011 dernier, pourtant, ce documentaire retraçant la façon dont les généraux français ont été appelés en Argentine afin de délivrer leur savoir sur ce qu’ils nommaient alors la guerre antisubversive, était diffusé sur la chaîne Toute l’Histoire. Diffusion nocturne (23h10), mais un samedi soir tout de même, qui a permis de renouveler une nouvelle salve d’articles dans la presse (Télérama, entre autres, qui y consacre trois pages). Ce film, encore contesté par les autorités françaises, ressurgit en outre au moment même où de nouveaux procès voient le jour. Celui des 500 « enfants volés », ouvert le 28 février 2011 et mettant en cause l’ancien chef de la junte, Jorge Videla. Celui, également, de 18 militaires qui travaillèrent, de 1976 à 1983, sous les ordres de Luciano Benjamín Menéndez, alors responsable du troisième corps de l’armée. Et Marie-Monique Robin y était présente, une nouvelle fois, avec son film comme pièce à conviction. Celui-ci prouve en effet que la France a offert ses services à l’Argentine, invitant par exemple le Général Alcides Lopez Aufranc à effectuer un « stage pratique » (ce sont les mots du militaire) en Algérie. Des méthodes de torture, comme la gégène, ont ainsi été introduites mais plus encore une façon de terroriser les populations civiles : l’ennemi avait changé et « pouvait se trouver partout ».

Paradoxalement, ce film n’a pas eu l’effet escompté sur l’opinion publique française, mais a déclenché une réunion de crise, à Buenos Aires, obligeant, en 2003, l’état-major à dégrader un certain nombre de militaires toujours en poste. Au moment même où le président Nestor Kirchner faisait annuler les deux lois d’amnistie, celle duPunto Final et celle de l'Obediencia Debida qui continuaient de protéger les acteurs de cette « guerre révolutionnaire ». En dix jours d’intervalle, un film avant tout mais aussi un livre nous rappellent donc à nous, français, ce que nous avons transmis au monde.

 

Nous n’apprenons pas les choses de manière directe, mais par des biais détournés, parfois des plus ironiques. Voilà ce que raconte cette saga sexuelle qu’est Piercing. Pour que la voisine de la famille, « blonde aux seins siliconés », se décide à écouter les propos du gréviste qui lui bloque la route, il faut qu’il ait de jolies fossettes, les « cheveux brillants » et qu’ils « règlent une affaire » ensemble sur la banquette arrière de sa voiture. La sexualité n’a pas besoin d’être prise au sérieux pour qu’elle devienne le témoignage, peut-être même un témoignage, au sens où Roland Barthes, dans ses Fragments d’un discours amoureux que cite Viviana Lysyj, l’entend : « Dans le champ amoureux, il n’y a pas d’acting out : nulle pulsion, peut-être même nul plaisir, rien que des signes, une activité éperdue de parole ».

 

L’enfant de la famille, en lisant ce passage, interroge la foule de Buenos Aires sur la signification d’« acting out ». Personne ne lui répond, à nous, donc de le faire. Un acting out, c’est un passage à l’acte, terminologie sexuelle mais aussi psychanalytique qui désigne une mise en action de quelque chose que l’individu a oublié et réprimé, mais qu'il reproduit, sans savoir qu'il s'agit alors d'une répétition. Les Escadrons de la Mort sont, en un sens, un acting out, dont les Argentins ont finalement pris conscience. Contrairement à l’amour et plus encore au désir, selon Barthes.

 

Nous français, aurions dû nous contenter de répandre nos discours amoureux, nos théories de George Bataille, de Sade, notre langage, plus simplement, dont Piercing fait aussi l’éloge :

« « Faire l’amour », comme disent les Français, évoque la construction de l’amour, au sens où il faut le préparer, le cuire à la cocotte, le faire mijoter à feu doux (…) pour que le résultat ne ressemble pas à l’amour sirupeux des romans latino-américains, produits d’un réalisme magique à la qualité export »

 

 

Lucille Dupré

 

 

Viviana Lysyj /// PiercingPiercing, de Viviana Lysyj

À paraître le 14 avril 2011 aux éditions Le Serpent à Plumes