
Penser l’art en période de foire
Avec 120 galeries répertoriées, 17 pays représentés, et 48 000 visiteurs au compteur, qu’on se le dise, Art Paris version 2011 s’est clairement résolue à magnifier en grande pompe le marché (très lucratif) de l’art contemporain, et ainsi tirer la bourre à son challenger de la FIAC.
Dès lors, que reste-il du paysage artistique contemporain lorsqu’on s’extirpe du faste et des solennités « chichi pompon » abrités sous l'écrin prestigieux de la nef du Grand Palais ? De prime abord, il conviendra de souligner qu’à la différence des crises financières internationales (et du déficit public du Portugal), les ventes relatives au monde de l’art se portent plutôt bien. À cet égard, Lorenzo Rudolf, directeur stratégique de l’événement, confesse : « le marché est revenu à un niveau normal »
Mais alors quoi de neuf sous le soleil clinquant des productions contemporaines ?
Pierre Bourdieu, le gentleman sociologue, pronostiquait en son temps : « Toute une partie de l'art contemporain n'a pas d'autre objet que l'art lui-même ». Ainsi, le flair de l’intellectuel français n’a jamais eu une portée si prophétique qu’à travers cette vaste mascarade nombriliste que constitue cette braderie. En effet, au même titre que la bonne jument se vend à l'étable, et que la rosse doit courir les foires, disons-le franchement, le canasson chancelant d’Art Paris semble prédestiné à côtoyer les kermesses.
L’art contemporain n’apportant que très peu de certitudes, il n’en reste pas moins que la cuvée 2011 semble bien faiblarde. « Porte-manteau Koendelietzsche » et « Monochrome de Whiteman » si chers aux « Inconnus », en passant par des incrustations de Mickey Mouse sous fond de toiles classiques, ou encore le sempiternel lettrisme balourd de Benjamin Vautier (alias Ben), tous les poncifs picturaux sont bel et bien présents pour l’occasion. À l’instar du concessionnaire automobile de la Seine-et-Marne, le galeriste de foire d'art moderne sera disposé à vous faire avaler n’importe quelle couleuvre pourvu que vous allongiez le chéquier sans trop sourciller. Parmi tout ce fatras mondain, des semi-remorques arborant la bannière « Move For Life » afin d’« alerter les consciences contre tout type d’exclusion et de violence », et deux pauvres graffeurs barbouillant des niaiseries sur un mur spécialement affrété pour l’occasion, serviront assurément de caution morale à l’événement.
Et l’art contemporain dans tout ça me diriez-vous, comment se porte t-il au final mon bon ami ?
Même si financièrement le marché reste toujours aussi fleurissant, le fait est que la sphère élitiste que constitue le monde de l’Art n’a jamais paru aussi discriminante, voir même déconnectée de l’esprit fédérateur du mot « culture ».
En effet, si on se réfère à son acception philosophique, ce dernier se définit comme « ce qui est commun aux individus ». Et non comme ce qui les enrhume.
D’autre part, le sens du vocable « foire », renvoyant à des fêtes populaires (voir même un peu paillardes) et à de grands marchés publics, se révèle à son tour tout aussi foireux, de par la manière de maintenir à distance le visiteur lambda, le spectateur non aguerri du savoir crapuleux homologué.
En définitive, même si il est communément admis qu’on atteint plus vite le ciel en partant d'une chaumière que d'un palais, face à un tel battage ronflant, il y a de quoi parfois s’assommer avec un pinceau. Alors, il faut raison garder, « savoir s’effacer avant que ne commencent à pâlir les plaisirs de la foire aux vanités ».
Jonathan Berdah
Mais où est passé le grand méchant Art ?
Mais où est passé l’Art ? Celui qui révolte ou déchaîne les passions, celui qui nous permet de nous émerveiller et de retourner à nos rêveries enfantines, à une imagination sans bornes ? L’art contemporain a cette chance de n’avoir de limites que celles que l’artiste s’impose. Et de limites, Art Paris nous en dresse un tableau des plus exigus.
L’ère glorieuse de l’art contemporain occidental serait-elle finie? Son marché est à flot, mais l’art lui-même? On se pose la question en errant d’allée en allée, de stand en stand. À force de vagabonder entre Mickey Mouse et Jésus-Christ, on se demande où l’on est. Un peu comme lorsqu’on va faire ses courses et qu’on est perdu entre les plats sous vide et les surgelés. À l’entrée du Grand Palais même les camions de livraison sont là : ils sont tagués et décorés, comme après une mauvaise nuit au dépôt.
Des marchandises oui, il y en a. Comme si les sujets déjà éculés ne l’étaient pas assez, on se trouve vite immergé au milieu de détournements faciles et sans envergure.
Le recyclage n’a pas toujours que du bon.
Après avoir été le medium de la grandeur divine, l’Art a été celui de la contestation. Dieu sait à quel point l’humanité a pu le haïr, et nous l’avons vu. Beaucoup. Souvent. À tel point que le sujet même en a perdu tout son intérêt: il est devenu banal. Et rien n’est pire douleur pour l’Art que de souffrir de banalité. Élevé au rang quasi-divin par des générations d’enfants et d’adultes, le travail de Walt Disney et de son entreprise a subi le même sort que la Trinité. Mickey Mouse, entre autres, déjà personnage redondant de la culture graphique internationale, a encore eu droit malgré lui à plusieurs liftings ratés... Ce qui était hier contre-culture est aujourd’hui hype, l’emblème du rock’n’roll et des marginaux des dernières décennies est également à l’honneur. Des crânes, brillants, recouverts de peinture, de papillons, en volume, peints ou dessinés...
Beaucoup de crânes. Peut-être trop.
Des marchandises donc, relativement décoratives mais qui n’ont pas même l’intelligence du design. Aucune utilité pratique. Malheureusement.
L’Art n’a pas vocation à être utilitaire, mais il n’y a qu’à voir le nombre d’objets de décoration, d’accessoires ou de vêtements que ces basics de la culture collective ont pu orner ces derniers temps pour saisir le sens du mot tendance. Dans les allées de la foire, on retrouve ainsi sous une forme à peine différente (mais bien plus coûteuse) ces détournements variés. Le marché de l’Art français ne crée plus la tendance, il la suit. Il tente d’assurer sa propre pérennité. Face à la peur de voir sa fin venir ?
Les foires, si elles n’apportent pas forcément les pièces les plus surprenantes, ont en général le don de mettre en avant des petits bijoux de technique, d’innovation et de tentatives. Mais là, pour le fond comme pour la forme, l’invention demeure un reflet de ce que le client est censé vouloir sur le moment. Il faut être “Bling Bling”, on vous offrira des cristaux, il faut être rebelle, on vous donnera des têtes de mort, il faut être anti-américain, on vous donnera Mickey en pâture, il faut être athée, on vous laissera tuer la Vierge ou le prophète de votre choix... Si vous ne savez pas qui vous êtes, achetez, on vous dira qui il faut être en ces temps de crises multiples.
Où se trouve le grand méchant Art ?
Sans doute est-il mort.
Tout du moins ici.
Morgane Henoussene
Allez donc voir ailleurs
En conclusion, il semble important de souligner plusieurs points. Tout d’abord qu’Art Paris n’est qu’un électron, un électron de taille en France mais un électron tout de même, au sein du marché de l’Art international. À lire le curriculum vitae de celui qui dirige cet événement, on mesure rapidement où se situe actuellement un « buzz » qui n’a pas fini de remuer les différentes institutions artistiques mondiales. Lorenzo Rudolf est une figure cruciale, qui fit autrefois ce qu’Art Basel est aujourd’hui, qui a avant tout récemment créé ShContemporary, à Shanghai et, en 2011 Art Stage, à Singapour.
C’est en Asie que ça se passe. Cette formule familière et lapidaire s’appuie sur des chiffres qui en laisseront plus d’un muet de stupéfaction. Au cours d’une conférence de presse donnée pour l’occasion, Art Price a dévoilé les chiffres de l’année 2010. L’Asie est le continent qui culmine en tête du marché de l’Art, poussé avant tout par la Chine qui vient d’acquérir sa première place avec 35% des parts. Le pays de Hu Jintao a donc gagné deux places en l’espace d’un an, classant quatre de ses villes parmi les sept plus influentes de la planète. C’est une avancée commerciale vertigineuse, qui s’appuie malgré tout sur une histoire quelque peu plus longue.
C’est Katie de Tilly qui nous la raconte.
Directrice de la 10 Chancery Lane Gallery, galerie hong-kongaise invitée à Art Paris, arrivée il y a dix-sept ans en Asie, installée à Hong Kong depuis dix, elle a suivi de près une évolution créative que l’on connaît peu, ici en Europe.
En 1976, la mort de Mao est suivie par le Printemps de Pékin, deux années de libéralisation et d’ouverture qui permettent l’émergence de journaux underground et d’artistes protestataires. L’un d’eux se nomme Wang Keping, sculpteur autodidacte qui fonde le collectif des Stars. Ils se font connaître en réalisant une exposition kamikaze aux portes du National Art Museum of China. Avec Silence, Keping est alors le premier artiste chinois à exposer une œuvre qui critique frontalement son gouvernement. Tout au long des années 80, des mouvements tels que l’Avant Garde chinoise ou le Xiamen Dada accompagnent par la suite une révolte politique qui explose avec le massacre de Tian’anmen. « Sous la répression, il y a de grands moyens d’expression », voilà comment Katie de Tilly résume la jeune histoire de l’art contemporain chinois.
Wang Keping, dont on peut voir les toutes dernières œuvres à Art Paris, ne traite plus aujourd’hui de communisme, mais il continue à qualifier de « révolte » les sculptures de bois qu’il présente. Et c’est ce « besoin de dire », tel que l’exprime sa galeriste, que l’on commence à entendre ici et qui se propage peu à peu là-bas. Car si la Chine est devenue un mastodonte sur la scène artistique mondiale, des états comme le Vietnam, le Cambodge ou le Tibet voient eux aussi émerger de nouvelles générations d’artistes qui sortent du silence. Le contexte de ces démarches diffère bien entendu : sur le stand de la 10 Chancery Lane Gallery, le travail de l’artiste Cambodgien Sopheap Phich met en image la « maladie interne » consubstantielle à son pays et ce malgré le départ des Khmers Rouges. Le Vietnamien Dinh Q., de son côté, traite d’exil et du scandale de l’Agent Orange. Le Tibétain Gonkar Gyatso, enfin, s’attache à représenter des Bouddha « pop » à travers des collages d’imagerie consumériste.
Différents propos pour un même élan : Art Paris nous crie d’aller y voir de plus près.
Lucille Dupré
Art Paris
Du 31 mars au 3 avril 2011-03 au Grand Palais








