
Le printemps se poursuit. Mais pas partout. Alors que les révoltes arabes prennent une ampleur sans précédents et qu’au Yémen et en Libye on commence à voir des ouvertures possibles, la révolution chinoise du jasmin, de son côté, a été réprimée aussi rapidement que largement.
Les manifestations qui ont vu le jour ont été enrayées par un nombre toujours plus important de policiers (généralement le double, par rapport aux protestataires). Et le gouvernement s’est attaqué à ceux qui portaient l’expression de cette protestation : des intellectuels et des artistes, tels ceux qui ont repris ce symbole du Jasmin pour en faire des performances en pleine rue. Enfin, le 3 avril 2011, le plasticien Ai WeiWei, l’une des figures majeures de l’art contemporain chinois, a été incarcéré. Il a été interpellé ce jour-là à l’aéroport de Pékin, alors qu’il tentait de se rendre à Hong Kong. En décembre 2010, il avait déjà tenté sans succès de gagner la Corée du Sud, se voyant alors interdire toute sortie du territoire. La raison avancée ? La « sécurité nationale ». Il est à présent accusé de « crimes économiques », étonnante formulation pour parler d’une possible tentative d’évasion fiscale, de destruction de preuves et, plus curieux encore, de « diffusion de pornographie en ligne ». Ces différents chefs d’accusation, aussi variés qu’étonnants, sont malgré tout la seule version que le gouvernement chinois nous propose. Rien ne filtre d’autre, pour l’instant, que ces éléments, repris par les médias chinois : « la Constitution chinoise protège la liberté d’expression. Ce n’est pas comme s’il était détenu pour ses propos », peut-on lire dans le Global Times. Le 6 avril, ce même journal national chinois va jusqu’à s’en prendre directement à l’artiste et titre : « La loi ne pliera pas devant les anticonformistes ».
Un anticonformiste, Ai WeiWei en est un, effectivement, même si le qualificatif de dissident lui serait bien plus approprié. Né en 1957 à Pékin, il se fait connaître en 1979 avec le collectif The Stars (les Etoiles), fondé par une autre figure majeure de l’art contemporain chinois indépendant : Wang Keping. Ce groupe multiplie à l’époque des performances et des expositions sous forme de « putschs » frontalement opposés au système politique établi. Alors que la plupart de ces « étoiles » a aujourd’hui évolué vers d’autres revendications (Wang Keping, ainsi, vit en pleine campagne où il poursuit une œuvre plus intime faite de sculptures de bois), WeiWei, de son côté, continue de multiplier les installations à la fois poétiques, malicieuses et radicales. Exilé à New York depuis 1980, il retourne en outre en Chine en 1993 pour s’occuper de son père malade (Ai Qing, célèbre poète de la Révolution Culturelle, les chiens ne font pas des chats). Et rejoint en 2008 les signataires de la Charte 08, crée par 303 intellectuels qui appellent à une plus grande liberté d’expression et à une réforme démocratique de fond dans leur pays. En juin 2009, alors que l’anniversaire des 20 ans de la répression de la place Tian’anmen approche, le gouvernement décide, afin d’ « harmoniser » l’événement, de bloquer plusieurs plateformes et réseaux sociaux. Ai WeiWei parvient à contourner ces interdictions et à publier sur son blog le poème intitulé sobrement Oublions, que voici en intégralité (l’occasion est trop belle, le texte trop mal diffusé et son contenu bien trop criant de vérité pour ne pas le faire) :
« Oublions le 4 juin, oublions ce jour ordinaire. La vie nous a enseigné, sous le totalitarisme, que chaque jour est le même. Il n'y a pas d'“autre jour”, d'“hier” ou de “demain”. Nous n'avons pas besoin de vérité partielle, pas besoin de justice partielle, pas besoin d'honnêteté partielle.
Sans liberté de parole, sans liberté d'information, sans élections ibres, nous ne sommes pas un peuple, nous n'avons pas besoin de nous souvenir. N'ayant pas la possibilité de nous souvenir, nous avons choisi d'oublier.
Oublions chaque cas de persécution, chaque cas d'humiliation, chaque massacre et chaque tentative de le cacher, chaque mensonge, chaque mort. Oublier chaque moment de souffrance, et oublier chaque moment d'oubli. C'est ainsi que ces “hommes d'honneur” pourraient nous tourner en ridicule.
Oublions les soldats qui ont tiré sur les civils, les étudiants dont les corps ont été écrasés par les chenilles des chars, le sifflet des balles, le sang sur les grandes avenues et les contre-allées, une ville et une place sans larmes. Oublier les mensonges sans fin, les dirigeants qui espèrent que tout le monde a oublié, oublier leur lacheté, leur caractère maléfice et inepte. Nous devons oublier car ils doivent être oubliés. Nous ne pourrons exister que lorsqu'ils auront été oubliés. Afin d'exister, nous devons oublier. »
Ai WeiWei est un artiste dissident, il est aussi internationalement reconnu. L’une de ses œuvres, intitulée Sunflowers Seeds (graines de tournesol) est actuellement visible à la Tate Modern de Londres. Jusqu’au 2 mai prochain, la Turbine Hall est recouverte de millions de graines de tournesols réalisées en porcelaine et peintes à la main : toutes semblables et uniques à la fois. L’idée est de sensibiliser les spectateurs londoniens aux significations diverses du « made in China ».
Ce qui nous vient de Chine, aujourd’hui, ce sont ces baskets faites par des milliers de mains anonymes, c’est, également, depuis quelques années, un art contemporain qui fait de plus en plus parler de lui. En 2010, pour reprendre les chiffres d’ArtPrice, la Chine est ainsi devenu numéro un mondial des ventes en ce domaine et était, de fait, la véritable star du dernier Art Paris. Elle est aujourd’hui mise en avant par des banques telles que la Société Générale, qui a eu la fructueuse idée de lancer un Chinese Art Award : un prix ouvert aux jeunes artistes (de moins de 35 ans) venant de Chine, Macau, Taiwan et Hong Kong. Les lauréats sont exposés à Paris du 14 au 26 avril 2011 à la galerie parisienne Paris-Beijing. Si la sélection est relativement inégale, le travail photographique de Jiang Pengyi, récompensé du Grand Prix du Jury, vaut à lui seul le détour. Sa série « Unregistered City » sont des villes en miniature, reconstituées sous forme de maquette et placée dans des décors de maison en ruine : comme pour représenter, à deux échelles et niveaux différents, une catastrophe. Qui vit dans ces décors à la frontière de l’imaginaire et d’un réalisme sordide ? Des millions de graines de tournesols, d’anonymes qui tentent, comme en Egypte et en Tunisie, de se révolter contre leur régime.
Crions donc au génie devant la créativité et l’énergie de ces artistes qui ont un véritable message à exprimer (face à nos propres plasticiens qui ne réagissent pas assez à notre goût ?). N’oublions pas qu’ils ont une très bonne raison de le faire, qu’on est toujours sans nouvelle du Prix Nobel de la Paix, Liu XiaoBo, plus de six mois après sa nomination. Faisons comme Ai Weiwei, n’oublions pas de ne pas oublier que son avocat et un designer de sa compagnie ont à leur tour disparu le 9 avril et que 150 personnes manifestaient, le dimanche 17 à Hong Kong, pour sa libération.
Lucille Dupré
Photo Cover : Gao Yuan
