
The Fur and Dagger Society
« La Société de la Dague et de la Fourrure »
Le Secret de l’Industrie de la Fourrure
Interview de Mark Townsend, de Saga Furs.
En cette ère de crise et de terrorisme, suis-je la seule à avoir remarqué que d’anciennes questions qui nous semblaient si importantes, sont passés à l’arrière-plan et que leurs supporters ont disparu ?
Est-ce simplement une excuse, ou le fait que nous ayons accepté certaines polémiques font que dès lors, elles ne sont plus des sujets dont on débatte?
Avez-vous remarqué en particulier l’ubiquité de la fourrure dans les rues de nos villes, sans même un protestataire en vue ?
Une fille de la campagne convertie aux lumières de la ville telle que moi, pourrait soutenir qu’il s’agirait d’un retour aux valeurs rurales, aux antipodes du tout-technologique de la mondialisation. La réémergence des marchés fermiers, des produits locaux et des bottes en caoutchouc dans les rues de Londres étaye ce propos. De plus, vu que la fourrure est à la fois une ressource naturelle et renouvelable, elle pourrait être une réaction à nos problèmes climatiques en perpétuelle augmentation et à notre dépendance aux sources d’énergie polluantes et limitées.
Est-ce le froid glacial que nous avons enduré ces derniers hivers qui nous a poussé à retourner vers l’efficace et originelle protection thermique qu’est la fourrure animale?
Les choses seraient-elles ainsi que nous les avons toujours craintes : ne serions-nous que les marionnettes de trend-setters tirant les ficelles des capitales de la mode, de Paris à Milan jusqu’à… Copenhague ?
Mark Townsend, de Saga Furs, lève le rideau sur un monde secret, qui a permis à la fourrure de sortir des sombres forêts de Scandinavie pour parvenir à nos avenues, après un détour par les podiums.
Mark, nous nous sommes rencontrés alors vous aidiez un jeune duo de designers Français avec leur collection de manteaux de fourrure, qui devait être présentée en même temps que leur collection pendant la Fashion Week. Pouvez-vous nous expliquer en quoi a consisté le rôle de Saga dans la réhabilitation de la fourrure en tant que «must-have» sur les podiums ?
Saga est un Label de Qualité fondé en 1956 sous forme de coopérative pour les éleveurs d’animaux à fourrure en Scandinavie. Saga n’est cependant véritablement entré en scène qu’en 1988, alors que le marché de la fourrure était au plus bas et qu’un tiers des fermiers risquaient la banqueroute (souvenez-vous des campagnes des top-models contre la fourrure et du manteau de votre grand-mère avait caché au grenier...). Saga a réalisé que l’industrie de la fourrure devait avoir un rôle actif dans la promotion de son utilisation pour que celle-ci puisse être sauvée.
Cela a conduit à la création du Studio où les représentants visionnaires de Saga ont développé des finitions innovantes sur la fourrure pour proposer un large choix de produits aux designers – allant de 100% naturel à la fourrure teinte – bousculant ainsi l’industrie traditionnelle avec des couleurs vives et des coupes originales. L’étape suivante consista à introduire cette matière révolutionnaire dans les Maisons de Couture parisiennes. Les créateurs phares de l’époque furent invités à découvrir les utilisations possibles de la fourrure et au fait qu’elle puisse devenir une composante à part entière d’une collection en n’étant pas réduite au classique long manteau d’antan. (Un exemple du succès fulgurant de cette collaboration et peut-être l’étincelle du nouvel engouement pour la fourrure est le lancement de sa propre collection de fourrures par Jean-Paul Gaultier, en Mars 1998).
Ce changement d’image visa aussi celui du prix, grâce à des techniques d’élevages plus efficaces, conduites par une économie d’échelle croissante, améliorant la qualité et augmentant le rendement.
Donc Saga contrôle tous les élevages scandinaves et la distribution de fourrure ?
Non. Saga est une coopérative à laquelle les membres doivent adhérer pour pouvoir vendre aux enchères leurs fourrures dont la qualité est contrôlée par Saga. Les espagnols et les italiens passent également par Saga pour vendre leur production. Une autre locomotive est American Legend, qui opère de manière similaire à Saga pour le vison noir sur le marché américain.
Comment peut-on être sûr que la fourrure du vêtement que l’on vient d’acheter provient d’une ferme qui respecte l’éthique et la bientraitance des animaux ?
Pour obtenir le logo SAGA, l’éleveur doit faire partie de la coopérative. Pour rejoindre la coopérative il doit être certifié UE. Toutes les fourrures portent aussi la mention OC (origine contrôlée), prouvant qu’elles proviennent d’un élevage certifié et toutes les peaux possèdent un code-barre. Un braconnier ne peut donc pas vendre de fourrure d’origine sauvage aux enchères organisées par Saga. Dans la mesure où les créateurs les plus importants se fournissent lors des ventes de Saga vous pouvez être sûr que la fourrure remplit tous les critères de contrôle (certains produits portent aussi la mention ‘Saga Guarantee of Quality’). Ces contrôles sont infiniment plus stricts que ceux imposés aux élevages de volailles, qui vivent dans de terribles conditions mais que les gens consomment néanmoins.
La différence est que ces poulets sont élevés et abattus pour nous nourrir. Il est sûrement bien différent d’élever des animaux pour se vêtir de manière luxueuse, ne serait-il pas plus éthique de n’utiliser que de la fourrure d’animaux destinés à la consommation ?
La fourrure d’animaux comestibles n’est pas classée comme telle (il sagit généralement de lapins). Cela équivaudrait à comparer la laine d’un vulgaire mouton à du cashmere. D’autant plus que la fourrure de lapin provient souvent de Chine, où les lois concernant les animaux ne sont pas les mêmes. Le fait est qu’on mange peu de vaches à cuir et que le meilleur des cuirs provient des veaux.
Si la fourrure d’animaux comestibles n’est pas une alternative convenable, on peut cependant aujourd’hui synthetiser de la fourrure offrant ainsi une alternative chaude et confortable...
La fausse fourrure est loin d’être de la même qualité. De plus, elle est fabriquée à partir de plastique, donc de pétrole - et est traitée de manière chimique et n’est donc pas biodégradable. La fausse fourrure subsiste plus de 30 ans dans le sol. Sa composition la rend quasiment impossible à retailler et à transformer, contrairement à une fourrure vintage.
Concernant les fourrures vintage, n’y en a t’il pas en quantité suffisante pour recréer des pièces modernes sans avoir besoin de ces élevages ?
La demande de fourrures ne cesse de croître, ce qui implique qu’il n’y en a pas suffisamment. Retailler une fourrure ne sera jamais la même chose que d’en tailler une neuve pour qu’elle suive des courbes. La qualité a également augmenté grâce aux meilleures conditions [...de production]. Donc même quand il y a de la fourrure vintage disponible, elle est de moindre qualité.
Vous dites que la qualité de la fourrure a augmenté alors que cela reste un produit naturel. Comment cela est-il possible ?
Les animaux doivent être heureux pour produire de la bonne fourrure, pensez aux publicités pour la nourriture pour chiens, «un chien heureux et en bonne santé a le poil luisant». Beaucoup de recherches vont dans ce sens. Par exemple, les visons à qui on a donné une balle dans leur enclos s’amusent un temps, mais s’ennuient rapidement, réclamant quelque chose de nouveau. On a fini par découvrir que les visons qui peuvent courir dans des tubes s’amusent continuellement. De plus les visons sont des animaux solitaires, donc il n’y a pas de risque de surpopulation avec un seul animal par enclos.
Ce sont les lignes de conduite encouragées par l’UE.
Si l’on repousse l’élevage d’animaux à fourrure hors d’Europe - où nous possédons les infrastructures de contrôle, la production ira vers des pays dénués de contrôle comme la Russie ou la Chine (l’élevage d’animaux pour leur fourrure est déjà interdit au Royaume Uni).
Ces temps de crise ne sont sûrement pas le moment idéal pour acheter de la fourrure, qui est réputée pour être très chère ? Tout ceci n’est-il que profit ?
La fourrure sera toujours un produit de luxe vus les coûts d’élevage des animaux. Cependant, cela ne signifie pas que les rock stars ne peuvent pas en porter au même titre que les Comtesses autrichiennes (…). Même les jeunes créateurs veulent en faire usage, n’étant plus vue comme traditionnelle (elle est utilisée à la fois par les révolutionnaires Viktor&Rolf que par les maisons historiques telle qu’Hermès).
On doit vous poser ces questions en permanence, vous ne vous sentez pas comme le personnage de Thank You For Smoking ?
Aujourd’hui il est presque pire d’être banquier que d’être producteur de fourrures. Particulièrement en Scandinavie où l’élevage est très bien perçu. La fourrure se situe au cinquième rang des exportation du Danemark et au cœur de l’économie de bien des petites communautés rurales.
Ce produit a été déstigmatisé, il n’y a qu’à voir les gilets en fourrure à chaque coin de rue. Elle est même présente dans les collections Enfant (à partir de lapins comestibles ou de fausse fourrure).
Le marché est en pleine expansion car les pays émergents investissent dans le secteur du luxe. En particulier en Russie, où l’on a l’habitude de porter de la fourrure pour se protéger du froid. Cependant, la majeure partie de leurs fourrures est encore de piètre qualité car provenant de producteurs non certifiés.
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Etant donné que Saga a travaillé avec 56 créateurs à Paris pour les collections automne-hiver 2009-2010, de Paul&Joe à Dior en passant par Rick Owens contre 26 créateurs en 2005-2006, je pense que nous leur devons notre reconnaissance, ou nos regrets, pour l’augmentation de l’utilisation de la fourrure sur les podiums.
Texte: Anita Henman
Photos: Antoine de Laroche
Traduit et Adapté de l’Anglais par:
Morgane Henoussene
& Roc Chaliand
