C’est le printemps, l’équinoxe vient de passer, riche de ces diverses métaphores de renouveau. Floraisons et autres bourgeonnements ont cette année pris une tournure toute particulière : depuis quelque temps, la tunisienne Révolution du Jasmin a cessé d’être « contagieuse », elle est devenue Printemps Arabe.
C’est un printemps précoce, à la fois symboliquement et littéralement. Il a commencé peu avant Noël, le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, avec l’immolation de Mohamed Bouazizi. Il s’est poursuivi en janvier 2011 en Algérie, puis plus particulièrement en Egypte. Avant de distiller son pollen entre autres en Jordanie, au Yémen, à Bahreïn et enfin, en février, en Libye. Alors qu’en Tunisie et en Egypte, ce printemps semble commencer à porter ses fruits, la coalition étrangère a pris la décision, le 19 mars, d’instaurer une zone d’exclusion aérienne au-dessus du royaume de Kadhafi. Un jour avant la date officielle du début de la saison printanière.
Le 22 mars, The Guardian diffuse ainsi deux articles sur le sujet : le premier est un calendrier interactif de ce Printemps Arabe, tandis que l’autre se veut, en un sens, bien plus léger. Il traite d’environnement, de cette sempiternelle interrogation sur le bouleversement saisonnier. Un spécialiste en la matière, Tim Sparks, de l’Université de Cambridge, y est interrogé sur cette « tendance globale, ces 25 dernières années, aux printemps précoces ». Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux évènements, l’un géopolitique et l’autre météorologique ?
Il est d’ordre sémantique, en premier lieu. Quelle métaphore plus adéquate peut-on trouver à ces spectaculaires révoltes populaires, coups d’état venus de peuples qui se battent pour que leur pays change, enfin, de saison politique ? Il vient du latin « primus tempus », premier temps, un renouveau donc de la nature qui s’annonce par un radoucissement des températures. Les révoltes arabes seraient un « printemps » au sens où elles tendraient vers une amélioration du quotidien des populations. Il ne faut pas oublier que ce qui a mis le feu aux poudres, en Tunisie mais aussi en Algérie et ailleurs, c’est d’abord des revendications sociales, un chômage recrudescent et des inégalités montant en flèche. Le printemps, c’est aussi l’abondance.
Cette métaphore trouve également ses sources dans l’Histoire : le monde arabe n’a pas toujours eu l’apanage du renouveau. En 1848, l’Europe est le théâtre d’une « floraison » de révolutions, rapidement rebaptisée Printemps des peuples. Le Congrès de Vienne a en effet réinstauré des monarchies dans les pays conquis pendant la Révolution Française. En février 48, le peuple français se révolte contre Louis-Philippe, ce qui signe les prémisses de l’abolition définitive de la royauté. En mars, les milanais s’insurgent contre l’occupation autrichienne, insurrection qui donne lieu à la première guerre d’indépendance italienne. Le même mois, les Autrichiens, de leur côté, parviennent à faire abdiquer l’empereur Ferdinand. Il en va de même en Roumanie, en Hongrie, en Allemagne, où les idées de cette révolte libérale deviennent peu à peu « contagieuses ». Un peu plus d’un siècle plus tard, en janvier 1968, un mouvement de libération à Prague reprend la terminologie de ce phénomène européen. Le Printemps de Prague a comme figure de tête Alexander Dubček, réformateur qui permet pendant plusieurs mois une large ouverture du système tchécoslovaque. Liberté de la presse, nouvelle constitution, l’idylle est malgré tout de courte durée : en août, les troupes du Pacte de Varsovie envahissent le pays.
Le printemps serait-il donc un mot-valise, qui contient autant de révoltes que les peuples peuvent en inventer ? Il donne certes une idée positive de ces diverses batailles pour plus de liberté (plus positive, en tout cas, que l’idée de maladie véhiculée par ce mot de « contagion »), mais il englobe également une large diversité d’évènements. Le Printemps Arabe, qualifié ainsi, devient un tout homogène, qui ne distingue pas la Révolution du Jasmin tunisienne de la guerre civile libyenne. De la même façon, les contestations algériennes, qui s’expriment essentiellement par des grèves des étudiants et des corps du système de santé, sont très loin de ressembler aux mouvements au Yémen, qui s’entremêlent à des tensions entre chiites et sunnites.
« Les » Printemps Arabes, dans ce cas ? L’expression serait peut-être plus à même d’exprimer ce qui est en train d’avoir lieu dans cette région du monde. Cela dirait en outre parfaitement la façon dont un printemps a pu chasser l’autre. Une fois leurs gouvernements tombés, la Tunisie et l’Egypte semblent en effet avoir été reléguées aux dernières pages des journaux. Que s’est-il passé depuis le 14 janvier, date à laquelle Ben Ali a fui le pays pour se réfugier en Arabie Saoudite ? Et depuis la démission, le 11 février, de Moubarak ? Ce dernier, ainsi que son Ministre de l’Intérieur, font depuis le 25 mars l’objet d’une enquête mixte de la part de l’Egypte et de l’Arab Human Rights. Ils sont tous deux accusés d’être responsable des 685 « martyrs » des manifestations. Mais les principaux efforts, dans ces deux états, se situent avant tout en faveur de la reconstruction, et d’un renouveau bien réel, en somme. Celui-ci n’a plus lieu dans les rues mais dans les couloirs des organes politiques, germination longue faite de nouvelles constitutions à instaurer, de structures gouvernementales à définir. Depuis son instauration, le gouvernement provisoire tunisien n’a cessé de connaître des remaniements, jusqu’à la démission, le 28 février, du Premier Ministre Mohamed Ghannouchi.
Le 19 mars, l’Egypte a voté massivement pour une constitution qui soulève pourtant de multiples interrogations.
Le renouveau prendra du temps et en ce sens, oui, on a annoncé les beaux jours bien tôt, cette année.
Lucille Dupré
