ANNEE DU MEXIQUE /// EVER MAGAZINE 2011

L’affaire Florence Cassez

 

 

Florence Cassez, interpellée le 8 décembre 2005, en compagnie de son ex-compagnon, Israel Vallarta, a été condamné à 60 ans de prison pour enlèvement, port d’armes et participation à la délinquance organisée à Mexico. Mais ses avocats dénoncent une série d’irrégularités judiciaires confondantes.

 

Elle a en effet été gardée au secret par la police durant plus de vingt heures, avant d’être exhibée pour la réalisation d’une mascarade d’arrestation, destinée à la télévision. Les autorités avaient reconnu la détention illégale de l’accusée. Elles nient à présent et affirment qu’il s’agit d’un « flagrant délit », des armes ayant été découvertes dans le véhicule des deux accusés. Et si deux des trois otages qui accusaient Florence Cassez se sont depuis rétractés, il reste qu’aux yeux des juges, les victimes ont reconnu leur agresseur.

 

Indignés, les avocats de la Française ont alors pointé l’influence de  Genaro Garcia Luna, directeur de l’Agence fédérale d’investigation (AFI) au moment de l’arrestation. Devenu depuis … Ministre de la Sécurité Publique. Arrivé à ce poste, ce dernier se trouve dès lors à la tête de la lutte acharnée menée contre l’enlèvement, ce fléau devenu l’un des commerces les plus rentables du Mexique.

 

Léa Bastie

Affiche ©Demian Flores

Mexico Blues

 

 

C’est un « K.O debout », un fiasco fulgurant, en réaction immédiate à une phrase de Nicolas Sarkozy prononcée le 14 février 2011  : « Je dédie l’année du Mexique à Florence Cassez ». Le jour même, le ministère mexicain des relations extérieures annonce que le gouvernement de Felipe Calderón annule sa participation à l’événement. Et cette participation n’est pas des moindres : 2 millions d’euros étaient prévus côté mexicain, contre « seulement » plusieurs centaines de milliers côté français.

 

C’est une pluie d’annulations qui déferle : les premières touchées sont les expositions dont les œuvres ont été prêtées par le Mexique. Les Masques de Jades Mayas, par exemple, à la Pinacothèque de Paris, ou Diego Rivera, de Mexico au Paris des cubistes au Musée des Beaux Arts de Bordeaux, ont dû tout simplement fermer leurs portes, faute d’avoir obtenu les pièces allouées. Soudain amincies de 400 000 euros, les Rencontres photographiques d’Arles, de leur côté, semblent en partie compromises. Et ceci n’est que le début d’une longue liste : plus de 350 événements se retrouvent peu ou prou dans la même situation.

 

Avant Nicolas Sarkozy, Michelle Alliot-Marie ainsi que Martine Aubry avaient déjà appelé à prendre en compte l’affaire Cassez, en appelant au boycott. De gauche comme de droite, côté français, les politiques semblent donc s’accorder à faire du cas de Florence Cassez une affaire publique. Depuis 6 ans, cette Française accusée d’enlèvement (voir encadré ci-contre), est en passe de devenir l’enjeu diplomatique principal entre les deux pays. Le rejet de son recours en cassation, le 10 février, a mis le feu aux poudres, et a certainement été l’un des détonateurs de cette série de « faux pas » côté français.

 

L’année du Mexique semble donc se trouver en bien mauvaise posture, bloquée dans une situation géopolitique au plus haut point enlisée, qui mêle étroitement les domaines culturels et politiques. Aux yeux du gouvernement mexicain, la controverse française relie en effet à tort « un cas d’ordre strictement pénal avec des évènements culturels ». Et ce point de vue est partagé par 200 spécialistes français de ce pays d’Amérique Latine, qui ont signé le 16 février une « lettre ouverte au gouvernement français ». D’après eux, « on ne peut demander à des artistes, des écrivains et des scientifiques français, aussi bien que mexicains, d’accepter d’être utilisés comme moyen de pression dans des affaires qui relèvent de la justice et de la diplomatie ».

 

La politique n’a t-elle donc rien à voir avec l’art ?

C’est autour de cette question que se noue sans doute le fond de cette affaire.

 

Tout d’abord, certaines manifestations, vaille que vaille, ont décidé de poursuivre l’aventure. À Rennes, le festival Travelling a bien eu lieu en février. Dédiant sa programmation à la ville de Mexico, celui-ci entend présenter un cinéma « ancré dans les réalités d’aujourd’hui ». À Paris, certaines galeries ayant invité des artistes mexicains maintiennent également leurs expositions. Telle est le cas de la galerie Talmart,  qui présente du 4 mars au 16 avril 2011, l’artiste Demián Flores. Coûte que coûte car, deux jours avant l’ouverture, elle a reçu des menaces de la part de trois hommes se réclamant du Ministère des Affaires Etrangères. Munis de trois fausses cartes de visite, ces individus se sont également rendu à l’Institut du Mexique. Leurs revendications ? Dans la lignée du président français, ils réclament que l’année du Mexique soit dédiée à Florence Cassez et que le portrait de la française soit accroché sur … chacune des œuvres présentées.

La Patria ©Demian Flores

Quelques jours après cette intrusion, Canal+ a fini par dévoiler sa participation à ce qui n’était en fait qu’un canular. Mais cette étrange farce, qui ne fait dans le fond pas rire tant que ça, a été l’occasion pour le galeriste de réaffirmer sa position vis-à-vis de cette affaire. Interrogé, Marc Monsallier, le galeriste de Talmart, estime en effet que cet amalgame n’a pas lieu d’être, qu’il « expose un artiste mexicain, pas le Mexique ».  Et Dévorations, de Demián Flores, mérite effectivement le détour. Cet artiste polyvalent, à la réputation internationale déjà faite mais encore méconnu en France, nous dévoile ici une série d’œuvres diverses : peintures, gravures, broderies, installations et vidéos. Christine Frérot, la commissaire d’exposition, décrit ce Mexicain originaire d’Oaxaca comme « un acteur engagé face et dans l’histoire. Indépendant et libre ».

 

Il représente ainsi sous diverses formes des catcheurs, ces « luchadores » qui deviennent ici symbole de la lutte sociale, d’une forme de résistance. L’œuvre clef de Dévorations, La Patria, est en outre une hybridation de deux autres œuvres majeures, l’une française et datant de 1831 : La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix. L’autre mexicaine, déjà inspirée de la première : La Patria de Jorge González Camarena, réalisée en 1962. Il nous prouve ainsi que l’art peut être politique, qu’il peut en tout cas véhiculer un message tout en se situant au-delà des clivages circonstanciels. Des Incas jusqu’à la lutte actuelle contre la corruption, en passant par les Trois Glorieuses, l’œuvre de Flores est à la fois hors-temps et dans notre époque, en dehors de toutes divisions nationales et, pour cette raison même, particulièrement pertinente face aux récents évènements.

 

À l’heure où nous publions cet article, ces bonnes paroles semblent malgré tout bien vaines. L’Institut Français, en charge de l’Année du Mexique, vient en effet de baisser les bras, constatant « l'impossibilité de mettre en œuvre la manifestation ». Les commissaires des deux pays ont déjà pris rendez-vous la deuxième semaine de Mars 2011 pour « prendre les mesures administratives et financières » de ce fiasco, désormais complet.

 

Lucille Dupré