KEN KITANO FULL ©KEN KITANO

À quoi ressemble le visage de notre génération ? Voilà la question que Ken Kitano se pose depuis plus de dix ans. Et à laquelle il donne non pas une mais une multitude de réponses. Commencé au Japon en 1999, son projet Our Face se décline en effet en une série de portraits représentatifs des différentes facettes de notre époque. Pour la première fois en France, ce travail colossal est visible à la galerie Ilan Engel, du 9 février au 3 avril 2011.

Inauguré au Japon, donc, puis plus récemment au Moyen-Orient et en Asie Orientale, le photographe japonais regroupe ces diverses populations en fonction de leurs métiers, tranches d’âge ou occupations. Geishas, touristes de passage ou pom-pom girls. À la manière du portraitiste August Sanders, Ken Kitano réunit ainsi travail artistique et documentaire pour dresser une typologie de notre temps. Mais à la différence du photographe allemand, Kitano surimpose les différents visages de chacune des catégories pour former un portrait type. Le résultat est une image aux contours plus ou moins flous et aux traits ambigus : cadrée sur les yeux, le regard seul de ces individus multiples vous fixe de manière à la fois « personnelle mais aussi très impersonnelle », pour reprendre les mots d’Ilan Engel. D’après le galeriste, il y aurait ainsi, au final, « création d’un personnage multi facettes qui aboutit à un unique personnage ».

Cette technique de surimpression tenue secrète par Kitano est donc en cela tout autant esthétique que conceptuelle : par ce jeu ambigu de multiplication, l’artiste distingue des groupes homogènes dans une société hétérogène, il désigne ce qu’il nomme des « cercles sans centre ». En pleine mondialisation, cet homme d’une quarantaine d’années ouvre une toute nouvelle voie à la réflexion que l’on porte depuis les années 80 sur l’expansion des échanges commerciaux et économiques internationaux. D'après le photographe, cette expansion aurait ainsi résumé le monde à un « centre », qui pourrait être New York ou Tokyo, et de ce fait ignoré ceux qui pourraient se situer « en dehors ou à la périphérie de ce « cercle» » ainsi créé. Pour Kitano, créer ces catégories permet de « reformuler le sens du mot « mondialisation », en tant qu'accumulation d’individus et de lieux ».

CROWD ©KEN KITANO

C’est là que la technique de surimposition qu’il utilise prend tout son sens. Serait-elle politique ? Les classifications du photographe se veulent « horizontales » : à l’intérieur d’une même profession, la hiérarchie n’est pas respectée, les « castes » se confondent tout comme les catégories entre elles, d’une certaine façon. Les avocats, les athlètes et les tireurs de rickshaw sont traités avec la même technique, pour un rendu qui diffère simplement selon le nombre d’individus entremêlés à l’intérieur de l’unique portrait.

Mais plus que politique, Ilan Engel préfère parler « d’un travail social, sur les groupes sociaux. Kitano parvient à mélanger les individus, de plusieurs personnes d’un même métier, d’une même caste, d’une même famille ». Si le travail de l’artiste traite bien d’une « autre mondialisation », Our Face est une œuvre documentaire, dans le monde, qui demeure avant tout une œuvre d’art. Par la définition que Kitano propose, de « cercles sans centre », il ouvre plus encore une réflexion esthétique sur la notion de territoire.

La galerie Ilan Engel présente en effet en plus de sa série de portraits, deux autres projets, l’un intitulé One Day, poses fixes de paysages urbains arrêtés de l’aube jusqu’au crépuscule, et Flow and Fusion, images en noir et blanc de scènes de rue au Japon, captées par des expositions longues. Si la technique diffère à chaque fois, il se dégage de l’œuvre générale de Kitano une impression d’espace consciencieusement défini. De Paris à Tokyo, un territoire, qu’il soit humain ou géographique, se définit pas ses frontières, que le photographe choisit donc lui-même, avec une grande liberté mais aussi beaucoup de rigueur.


Si cette réflexion sur les limites d’un espace social n’est en soit pas politique, elle trouve un étonnant écho avec l’actualité. Depuis deux semaines, un conflit datant de la fin de la Seconde Guerre Mondiale a en effet refait surface en Russie et au Japon. Suite à la visite du président Medvedev dans les îles Kouriles, ce territoire russe autrefois japonais se retrouve à nouveau au centre des débats. D’après le journal Ria Novosti,  « le thème des îles est devenu une question de prestige national, or c’est le pire obstacle au moindre progrès ». Et cette question de prestige a effectivement pris le 15 février 2011 une tournure toute militaire. Le gouvernement russe a pris la décision de déployer une brigade de missiles sol-air, afin « d’assurer (leur) sécurité». En pleine mondialisation, les territoires existent toujours bel et bien. Leurs limites sont un sujet de discorde, mais posent également la question de l’identité qu’on peut leur attribuer, qu’elle soient nationale ou plus personnelle. Pour qualifier ses portraits, Ken Kitano dit qu’ils sont « ceux de nous-mêmes et de tous à la fois ». Quoi de plus éloquent.

 

 

Lucille Dupré

 

 

Ken Kitano à la Galerie Ilan Engel

Du 9 février au 3 avril 2011

77 rue des Archives 75003 Paris

www.ilanengelgallery.com/