
Réfléchissez. À quelles grandes capitales internationales pensez-vous si l’on vous parle d’Art contemporain ? New York arrive en première place, suivi de Londres, un peu de chauvinisme vous fera citer Paris puis, à la rigueur, Tokyo. Après un temps de réflexion, vous penserez peut-être à Shanghai.
Et vous auriez raison… en partie. Ce sont bien les Etats-Unis qui culminent en tête du marché de l’art international. D’après le dernier rapport annuel d’Art Price, l’Angleterre se classe en deuxième position. Mais c’est la Chine, et ceci depuis 2007, qui détrône tous les suivants. Avec comme capitale artistique Hong Kong, il s’agit du symbole le plus fort de l’évolution de cette économie artistique. Si le Moyen-Orient vient tout juste de gagner sa place dans ce palmarès, c’est en effet avant tout l’Asie qui attise les convoitises. Car la Chine est loin d’être seule dans la course. La Corée du Sud et Taiwan se classent honorablement et Singapour, plus encore, vient tout juste de dépasser l’Allemagne, avec des ventes s’élevant à plus de 8 millions d’euros.
Comment un si petit territoire (647 km²), plutôt connu pour ses hautes tours financières, est-il parvenu à se hisser ainsi sur la scène artistique ? Un nouveau salon d’Art Contemporain, intitulé Art Stage, vient tout juste de fermer ses portes. Et le vif succès qu’il a rencontré apporte certains éléments de réponse. Avec 32 000 visiteurs, il parvient en effet dès son premier round, à mi-chemin de la prestigieuse foire Art Basel (62 000 entrées), considérée comme la plus importante au monde. Il faut dire que ces deux évènements partagent un même directeur, Lorenzo Rudolf, qui parle de sa nouvelle création en ces termes : « Il était important de créer une foire de qualité avec une forte identité asiatique qui place Singapour sur la carte du marché de l’art mondial ».
Cette « identité asiatique » serait-elle
la clé de cette réussite ?
Elle est avant tout un enjeu « marketing ». Qui dit marché de l’art dit clients potentiels, et ces derniers partagent la même culture, la même « identité » que nombre d’artistes présentés. Ceux-ci viennent ainsi de Singapour même, tels que Jane Lee ou David Chan, mais aussi de Chine (Zeng Fanzhi ou Mao Yan), d’Indonésie (Agus Suwage, I Nyoman Masriadi), de Taïwan (Li Chen), des Philippines (Ronald Ventura) ou d’Inde (T.V. Santhosh ou Anish Kapoor). Ces artistes, pour leur grande majorité connus et reconnus dans cette vaste région du monde, ont en outre pu se confronter à quelques prestigieuses « têtes d’affiche ». David LaChapelle, à qui cette foire « rappelle les débuts plein de promesses et d’enthousiasme du festival du film de Sundance », était présent. Ainsi que Takashi Murakami, qui quitte donc Versailles pour le très high-tech Marina Bay Sands. Il y a vendu son triptyque Snow Moon Flower pour plus de 2 millions d’euros.
Cela faisait longtemps que l’idée de créer un salon de cette envergure à Singapour germait, mais la Cité-Etat, peu connue pour sa scène artistique, a dû attendre quelques coups de pouce du gouvernement pour véritablement entrer dans l’arène. D’après le Wall Street Journal, ce dernier vient en effet tout juste de créer un dispositif, intitulé FreePort, qui permet aux collectionneurs d’acheter et de vendre des œuvres soumises à des taxes très attractives. Les galeries, en outre, s’ouvrent peu à peu et le Singapore Art Museum, principal musée d’art contemporain de la ville, n’a plus grand chose à envier à nombre d’institutions internationales.
Identité asiatique, grands noms de l’art actuel, aides de l’état et dynamisme ambiant, tout semble donc fait pour que Singapour entre véritablement en 2011 dans la cour des grands. Mais la situation de ce pays sur la scène artistique n’est pas seulement question de marché. Singapour est doté d’un gouvernement qui porte la paradoxale étiquette de démocratie autoritaire. Depuis l’indépendance, en 1965, seuls trois Premiers Ministres se sont succédés et un président, Sellapan Ramanathan, règne en quasi monarque depuis plus de vingt ans. La question de la censure y est omniprésente. Dans une société à l’économie toujours florissante malgré la crise, traiter par exemple de questions de discrimination ou de multiculturalisme demeure banni.
Ce contrôle de la liberté d’expression est commun à de nombreux pays d’Asie, la Chine au premier rang, et invite à s’interroger sur ses conséquences sur la créativité des artistes locaux. Ne pourrait-ce pas être en effet un frein à l’épanouissement d’une véritable scène artistique dans cette région ?
À la vue du succès incontestable d’une foire telle qu’Art Stage, deux options s’ouvrent à nous. La réponse peut être essentiellement économique : la place grandissante de l’Asie sur le marché de l’art mondial n’est qu’une conséquence de son importance sur les marchés, en général. Elle peut aussi être créative. Lors de notre séjour à Singapour, en novembre dernier, nous avons constaté que les artistes usaient d’un processus de détournement, et de beaucoup d’humour, pour déjouer la myriade de règles qui régentent leur société. Ils sont ainsi nombreux à s’emparer de l’interdiction des chewing-gums, ils le sont tout autant à inventer de nouvelles formes, tel David Chan avec ses animaux hybrides, à l’identité double, qui nous adressent, comme ce chat du Cheshire intitulé First Impression, de drôles de sourires.
La censure pourrait-elle être au contraire
un moteur de l’art ?
Cela ne serait pas la première fois.
Texte : Lucille Dupré


