FLEUR AU FUSIL - Bran Symondson /// EVER MAGAZINE 2011

En 2010, plus de 2400 civils ont été tués en Afghanistan : un record, en neuf ans de guerre. Ce triste décompte fait tache, au moment même où politiques nationales et internationales entrent dans une phase conjointe de sortie de crise.

 

D’après l’ONG ARM (Afghanistan Rights Monitor), qui vient de publier son rapport annuel, les groupes armés d’opposition sont responsables de 63 % de ces pertes, les forces internationales de 21% et les forces afghanes, qui rassemblent à la fois la police, l’armée et les milices diverses, de 12%. Le reste, c’est-à-dire 4% des victimes, sont considérés comme de source « inconnue ». Alors que le conflit s’oriente peu à peu vers une passation du pouvoir militaire, on peut se demander les raisons de ces résultats alarmants. La multiplication des bombes artisanales en est une. ARM en propose une autre, en concluant ce bilan sur cette phrase lapidaire : « La paix en Afghanistan ne pouvant être remportée sur les champs de bataille mais dans le cercle politique, notre rapport établit le fait que les structures politiques existantes sont  largement corrompues et peu à même de mettre au jour une juste et durable paix ».

Soldier /// (C) Bran Symondson

Tout avait pourtant bien commencé, il y a un an tout juste. À Londres, en janvier dernier, 60 Nations s’accordent à penser que la crise touche à sa fin, que le retrait des troupes étrangères est possible dès 2011 (dès maintenant donc) et que le transfert des responsabilités pourra se faire d’ici quatre ans (plus que trois, à présent). L’Angleterre, en particulier, se positionne du côté de ceux qui ont confiance en l’armée afghane. Depuis 2006, la coalition étrangère a en effet recruté et formé 144 000 soldats et 117 000 policiers, qui fonctionnent plus ou moins main dans la main avec les forces internationales. Ce disparate assemblage, s’il est synonyme d’une organisation afghane encore dépendante de l’aide étrangère, révèle également une face cachée de cette guerre.

Shell /// (c) Bran Symondson

Un ancien soldat de l’armée anglaise est en effet revenu en 2010 sur les terres où il avait servi, pour photographier le quotidien d’un groupe de policiers afghans. La Idea Generation Gallery, importante galerie du quartier de Shoreditch, à Londres, expose son travail du 28 janvier au 20 février 2011. Intitulé The best view of heaven is from hell (littéralement, « la meilleure vue du paradis est depuis l'enfer »), la série de Bran Symondson dresse un portrait paradoxal de ces forces de l’ordre qui portent la fleur au fusil. Cette fleur, c’est la fleur de pavot, celle dont est tiré l’opium, emblème controversé de l’Afghanistan. C’est aussi la rose que les policiers portent sur eux et pour qui le parfum représente, d’après le photographe, « un entracte délicat à l’odeur lourde et renfermé de la transpiration ». Ces deux fleurs symbolisent les contradictions de ces hommes : féminité et corruption dans une « tribu » exclusivement masculine, destinée à faire régner la justice dans leur pays.

Chai Boy /// (C) Bran Symondson

Interrogé par le magazine Dazed Digital, Symondson le précise ainsi : « l’intimité qu’il y a dans leur manière de se préparer les uns les autres a quelque chose d’efféminée, malgré l’environnement très dur dans lequel ils vivent ». L’homosexualité y est pratique courante, au sein d’une société où celle-ci est pourtant passible de peine de mort. Images de roses décorant des fusils, d’hommes aux mains et aux pieds maquillés au henné. D’immenses champs de pavot, également. L’ancien soldat  décrit le rapport que ces policiers entretiennent avec la drogue : « Ils sont tous défoncés, cela est certain. (…) Mais ce que l’on a du mal à concevoir, c’est que la corruption se fait ici au vu et au su de tous ». Notre point de vue occidental serait-il mal averti pour appréhender le problème constitutionnel de cet organe policier ?

Nails and Thorns /// (c) Bran Symondson

L’organisation ARM, constitué de journalistes, de parlementaires et autres défenseurs des droits de l’homme afghans, est pourtant bien moins tendre avec ces forces de l’ordre. Voilà ainsi comment ils décrivent l’ANP (Afghan National Police) : « Une importante majorité des recrus de la police est illettrée et manque de connaissance adéquate en matière de règles civiques, de lois et de droits de l’homme. Un grand nombre de policiers sont dépendants de drogue, ont un passé notoire de criminel et  font allégeance à de puissantes milices ». L’ONG pointe également du doigt la précipitation avec laquelle la coalition internationale forme ces hommes, l’impact de cette hâte sur la qualité à la fois de l’entraînement et du service de l’ANP. D’après ARM, enfin, la population elle-même perd confiance en ces derniers, pourtant censés les protéger.

Afghan Catch 22 /// (c) Bran Symondson

Cette perte de confiance se situe donc à de nombreux niveaux : au sein même du peuple afghan ainsi qu’entre les différentes forces de l’ordre. Cette dernière scission, Bran Symondson la symbolise en une image: un soldat tenant un bocal à l’intérieur duquel il a créé une curieuse installation. On peut y voir une souris, enfoncée dans une rose, au-dessous desquels se trouve un scorpion. Entre respect et menace permanente, on pourrait citer cette formule du commissaire d’exposition pour résumer la véritable contradiction de cet enjeu militaire : les soldats étrangers « doivent pouvoir compter sur les policiers de l’ANP, mais ne peuvent leur faire confiance ».  Entre bilan catastrophique des pertes civiles et espoir d’avancée, de la même façon, c’est sans doute parce que l’Afghanistan est toujours un enfer que certains peuvent malgré tout y entrapercevoir un paradis.

The Best View of Heaven is from Hell /// (c) Bran Symondson

Texte : Lucille Dupré

Photos : Bran Symondson