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La télé-réalité peut-elle

empêcher la délinquance ?

La confrontation à une image réelle de la prison peut-elle être un moyen de prévention auprès des jeunes générations ? Deux projets, l’un américain et l’autre français, font en tout cas ce pari, chacun à leur façon.

Il y a d’abord une émission de télé-réalité américaine, intitulée Beyond Scared Straight et diffusée à partir du 13 janvier 2010 sur AETV. Produite par Arnold Shapiro, celle-ci se veut dans la continuité du documentaire que ce dernier a réalisé en 1978 : le réalisateur filmait alors un tout nouveau programme de réhabilitation, où de jeunes délinquants étaient plongés pour quelques heures dans la réalité d’une prison du New Jersey. L’idée était de les effrayer, de les terroriser même (d’où le titre) face aux conditions d’emprisonnement, afin de leur faire passer l’envie de poursuivre le même chemin que les détenus rencontrés. Et avec le succès de ce film oscarisé, les « Scared Straight » se sont multipliés un peu partout aux Etats-Unis.

Vingt ans plus tard, évolution de la télévision et nouvelle génération obligent, Shapiro vient donc tout juste de transformer son documentaire en « reality show ». Chaque épisode de 60 minutes suit ainsi quatre à cinq « adolescents à risque » : avant leur visite derrière les barreaux, pendant leur séjour de 24h dans la prison, immédiatement après, puis un mois plus tard. L’idée du projet ? « Empêcher les adolescents d’aujourd’hui de devenir les prisonniers de demain ». La série s’inaugure dans la prison de Chowchilla, la Valley State Prison for Women, en Californie, réputée pour son quartier de haute sécurité. Cinq jeunes femmes sont successivement conduites dans différents secteurs de la prison, confrontées à la fois au quotidien des détenues et à leurs récits édifiants.

Quel impact ce programme peut-il avoir auprès de jeunes gens dont les seuls points communs sont d’avoir entre 11 et 18 ans et d’avoir déjà eu des démêlés avec la justice ? D’après la production, « ce type de projet éducatif, ainsi que le documentaire, ont déjà permis de sortir un nombre incalculable d’enfants de la drogue, de la violence et du crime ». Dans Scared Straight, les chiffres révélés sont effectivement fascinants : sur les 17 jeunes personnes présentées, 16 sont restées en dehors de tout problème pendant les trois mois qui ont suivi, soit un taux de réussite de 94 %. Et sur la page du film d’origine, le témoignage d’un ancien délinquant semble confirmer cette théorie : « J’ai vu où ma vie allait me conduire. Le lendemain matin à neuf heure, je me tenais devant les bureaux de l’Armée de Surbiton ». À la différence des « Boot Camp », menés par des militaires et ordonnés par un juge, ces programmes peuvent se faire à l’initiative seule de parents dépassés : en-dehors du cadre judiciaire, ils connaissent de ce fait un succès de plus en plus retentissant.


Du point de vue de l’autorité, et du journal The Informant, c’est également un moyen de « rapprocher prisonniers et gardes autour d’une grande cause ».  Bénéfiques donc tant pour les adolescents que pour ceux qui sont déjà passés derrière les barreaux ? Pour répondre à cette question, une enquête a été conduite par trois professeurs de trois universités du Massachusetts (Cambridge, Bridgwater et Bedford). Et leurs résultats sont tout aussi fascinants que ceux de Shapiro : « Nous sommes parvenus à la conclusion que non seulement cela ne permet pas de réduire les crimes mais que cela conduit au contraire à des comportements plus agressifs encore. Les membres du gouvernement, qui permettent ce programme, doivent adopter une rigoureuse réévaluation afin de s’assurer qu’ils ne causent pas ainsi plus de mal aux citoyens qu’ils entendent protéger ».

Controversés ou pas, ces programmes arrivent donc sur les télévisions américaines. Et que ceux-ci soient ou non efficaces, on peut également se demander quel impact ils auront sur les téléspectateurs. L’effet de Beyond Scared Straight est irrémédiablement double : édifier les adolescents devant la caméra mais aussi devant les écrans. La deuxième catégorie d’individus s’identifiera-t-elle à la première ? Recevront-ils le même message ?

Un programme français, au but sensiblement similaire, répond en partie à cette question. Deux réalisateurs, Karim Bellazaar et Omar Dawson, diffusent en effet une version de leur film, Fleury Mérogis : les images interdites, dans diverses villes de France. Ce « projet national de prévention de la délinquance et de sensibilisation à l’univers carcéral » a, sensiblement, la même visée que celui de Shapiro : montrer la réalité de ce qui se passe derrière les barreaux. Et à la base de projet D3, Au-delà des barreaux, il y a une fois encore un documentaire, diffusé en 2009 dans l’émission Envoyé Spécial de France 2 et réalisé par des détenus à l’aide de caméras introduites illégalement à Fleury. Des deux côtés, donc, ce sont aux prisonniers d’expliquer aux jeunes générations leurs « parcours » et leur quotidien. Mais pour les deux réalisateurs français, l’idée n’est pas de terroriser mais de « déconstruire les images préconçues » sur la prison, souvent vue « comme une étape initiatique vers une « virilité délinquante » complètement fantasmagorique ».

Interrogé, Omar Dawson résume ainsi cette nuance : « plus que dénoncer les difficultés de l’univers carcéral, l’idée est d’intervenir en amont pour que les jeunes n’aient pas envie d’aller en prison, et plus encore qu’ils aient une réflexion sur cet univers ». Plus que d’effrayer, expliquer et débattre donc. Le documentaire a ainsi été adapté aux projections : une sélection des images les plus emblématiques, commentées ensuite par divers interlocuteurs tels que Marylise Lebranchu (Ex Ministre de la Justice), Samy Naceri, le rappeur Sinik ou le député Etienne Pinte. Une exposition de photos prises par des détenus accompagne généralement ces évènements, qui ont lieu dans une grande diversité d’endroits : dans des lycées du 93 comme à Polytechnique. Parce que, toujours d’après Omar Dawson, « on peut aller en prison pour toutes sortes de raisons, que l’on habite le 16ème arrondissement ou Tremblay-en-France ». Et les résultats sont plus que positifs, aux vues de ces témoignages :

Télé-réalité versus documentaire réadapté pour l’occasion ? Le débat se situe peut-être autour de la notion d’image. D’un côté, l’émission de Shapiro entend montrer « la vraie vie des vrais détenus », réalité bien entendue biaisée par un montage musclé et le propos même du projet. De l’autre, le projet D3 donne une image objective de la prison tout en admettant ne montrer qu’ « une de ses réalités ». Car son autre facette, toujours d’après l’un des co-fondateurs du projet, « celle des écrans plats distribués dans les cellules », est « déjà bien assez diffusée par les médias ».

Les programmes de « Scared Straight » n’existent pas en France. Par manque de moyens et d’imagination dans nos méthodes de prévention ? Ou par souci de réalisme ?

Lucille Dupré