
Sacré « homme de l’année » par le New York Times, Marc Zuckerberg serait un complet inconnu au Japon. D’après ce même quotidien américain, la raison de cette impopularité tiendrait à la politique de non-anonymat du réseau social. Le principe d’intimité semble en effet avoir la dent dure dans ce pays pourtant pionnier dans les mondes virtuels.
D’après le site Socialbakers, il existe sur la planète 596 millions d’utilisateurs de Facebook. Aux Etats-Unis, 61 % des usagers d’Internet y ont un profil, en France 45 %, en Indonésie, un record, 113 %, mais au Japon, moins de 2%. Et ceci ne vient pas d’un refus d’interagir avec ses pairs : bien avant l’arrivée de Facebook, en 2008 là-bas, les Japonais s’intéressaient déjà de près à ce genre de réseaux. Mixi, Gree ou encore Mobage-town totalisent chacun 20 millions d’inscrits, soit dix fois plus que le site de Zuckerberg. Pourquoi l’île nipponne n’a-t-elle pas succombé à cet engouement planétaire ?
Parce que le rapport à ce type d’interaction diffère grandement de celui des autres pays. C’est en tout cas la thèse proposée par Hiroko Tabuchi, envoyée spéciale japonaise pour le Times. D’après elle, le point commun de ces trois réseaux nippons est de « laisser ses membres masquer leurs identités, contrairement à Facebook dont le principe même se base sur le fait de donner son véritable nom et de partager ainsi son intimité ». Au Japon, on préfère se servir de pseudonymes pour raconter son quotidien. En se basant sur ce principe, les autres réseaux ont, en sus, incorporé certaines autres particularités du fameux site bleu.
Sur Mixi, ainsi, on peut partager des photos (de son chat, de ses lieux de vacances, mais très rarement de soi-même), des liens, faire des commentaires et envoyer de brefs messages. Sur Gree, c’est le concept de jeu gratuit qui se développe de jour en jour. Mobage-town, de son côté, mêle un peu de tout cela, tout en se spécialisant dans la téléphonie mobile. Aucune raison, donc, de renoncer à son avatar virtuel pour profiter des fonctions de Facebook.
Faudrait-il donc voir dans cette sacralisation de l’intimité une particularité culturelle ? Dans une enquête de Microsoft, réalisée dans près de 11 pays asiatiques, les personnes interrogées affirment être véritablement « ami », en moyenne, avec un quart de ceux avec lesquels elles sont connectées. Au Japon, cette moyenne s’abaisse à … zéro. Bien plus qu’asiatique, cette caractéristique serait donc véritablement japonaise : le Japan Times surenchérit ainsi aux arguments de Tabuchi, en arguant du fait que le site de Palo Alto est peu populaire car il « ne se fait pas le reflet des caractéristiques régionales ». Toujours dans cet article, Internet est défini comme nécessairement déconnecté du réel, permettant de cette façon à l’individu d’y évoluer masqué tout en conservant une identité plus vaste, nationale.
Ce rapport au virtuel est-il figé ?
Voici en tout cas la question avec laquelle Facebook devra se débattre s’il veut s’implanter au Japon. Le réseau de Marc Zuckerberg a déjà fait l’effort de customiser ses fonctions pour les usagers nippons, en incluant par exemple le groupe sanguin dans les informations basiques. Mais le succès pourrait venir paradoxalement de la plus mauvaise des publicités : le film de David Fincher, The Social Network, sort en salles le 15 janvier 2011. Ce portrait disgracieux du créateur de Facebook suscite en effet la plus vive des curiosités, ainsi que la plus étonnante des critiques.
Adapté de La revanche d’un solitaire, de Ben Mezrich et récompensé au Golden Globe, ce biopic donne à voir un personnage motivé par son inadaptation au monde et son incapacité à créer du lien avec ceux qui l’entourent. Et alors que les premiers articles commencent à paraître dans la presse japonaise, il semble que les journalistes emploient toute leur verve à défendre celui là même qui s’attaque à leur sacro-saint respect de la vie privée. Kaori Shoji, contredisant ainsi en partie l’article de son collègue du Japan Times, réalise en effet une étonnante analyse du film. D’après elle, en disséquant ainsi Zuckerberg, Fincher « révèle involontairement certains aspects de lui-même, de sa relation aux réseaux sociaux et à Internet ».
Dépassé par les changements de comportement liés à ce site ?
Fincher serait connu pour être un réalisateur extrêmement discret, qui refuse souvent les interviews. Et Shoji de pousser le portrait plus loin encore : « Fincher, qui approche de la cinquantaine et se souvient du temps où les gens se rencontraient en personne pour parler, qui n’a sans doute pas plus de 15 amis, souffre peut-être d’agoraphobie ».
En faisant du créateur de Facebook un être anti-social, Fincher s’attire donc l’ire des Japonais. Est-ce à dire qu’ils seraient prêts à adopter la définition que la journaliste donne de ce réseau : « étendre, relier et partager tout et avec tout le monde » ?
Leur passion pour la nouveauté, contraire apparemment à celle du réalisateur de The Social Network, pourrait-elle inverser la tendance ? Si c’est le cas, nous regretterons sûrement nos irréductibles Nippons.
Lucille Dupré