LE MOYEN-ORIENT EN LIGNE DE MIRE
L’art issu du Moyen-Orient intéresse de plus en plus les musées anglais. Ce phénomène peut surprendre, au moment même où Julian Assange arrose la planète de télégrammes qui remettent sur la sellette, entre autres, les relations conflictuelles entre l’Angleterre et certains pays de cette région du monde.
Mais en Grande-Bretagne, le Pakistan ne rime en ce moment pas uniquement avec le risque qu’il aurait à voir son arsenal nucléaire tomber aux mains des islamistes et l’Afghanistan n’a pas seulement un président « incompétent » : cette région du globe est à leurs yeux également le lieu de naissance d’œuvres innovantes.
Une enquête de la BBC, menée par David Hannah et diffusée le 30 novembre 2010, met en effet en valeur cette nouvelle tendance : plusieurs des plus importantes institutions anglaises étendent le champ géographique de leurs acquisitions. En septembre dernier, lors d’une conférence de presse, la Tate a ainsi annoncé l’acquisition d’un nombre record d’œuvres en provenance d’Iran, d’Egypte, d’Algérie, du Liban et de Turquie. Elle cite les noms de Nazgol Ansarinia, Kader Attia, Mahmoud Bakhshi Moakhar ou encore de Hala Elkoussy. Et cette nouvelle garde orientale se retrouve peu à peu dans les expositions programmées par les divers musées rattachés au groupe.
Du 1er avril au 5 juin 2011, la Tate Liverpool inaugurera par exemple une exposition collective intitulée « A Sense of Perspective », qui entend confronter les points de vue d’artistes de différents continents. On pourra y découvrir le travail de la vidéaste algérienne Zineb Sedira, qui s’intéresse depuis des années à l’épineuse question de l’identité culturelle.
Le Moyen-Orient n’est pas seulement un territoire de conflits, pas plus qu’il n’est un « sous-continent ».
Le réel message apporté par cette évolution anglaise est que les artistes afghans, iraniens, égyptiens etc. sont porteurs des futures grandes tendances de l’art contemporain. Pour Iwona Blazwick, directrice de la White Chapel Gallery, l’Ouest a « longtemps cru que le reste du monde ne produisait qu’un dérivé des grands mouvements artistiques internationaux. » D’après celle qui dirige actuellement l’une des plus importants galerie public d’art en Grande-Bretagne, « ce que l’on voit venir du Moyen-Orient est au contraire unique et ne se pose pas seulement comme le simple écho des tendances occidentales ».
Depuis le 14 octobre, la White Chapel abrite une exposition sur Walid Raad, l’un des plus importants artistes libanais du moment. Miraculous Beginnings est la rétrospective d’une œuvre influencée par les différents conflits qui ont traversé le pays d’origine du photographe. Fondateur de l’Atlas Group, destiné à documenter l’histoire libanaise, Raad se fait ici le symbole de l’explosion d’un art que l’Angleterre a en ce moment en ligne de mire.
Face au manque de données que les musées ont à ce sujet, des comités spécialisés sont un peu partout en train de voir le jour.
Le British Museum, par exemple, négocie depuis plusieurs mois un accord avec le Musée National de Kaboul, et abritera à partir de mars 2011 une partie de sa collection archéologique. La volonté de montrer des objets longtemps mis à l’écart par les talibans révèlerait-elle celle, plus générale, de se faire l’abri d’artistes souvent opprimés ?
C’est en tout cas ce qu’affirme l’iranienne Farah Pahlavi, fondatrice du Musée d’Art Contemporain de Téhéran. Ce nouvel intérêt anglais serait selon elle une chance pour nombres d’artistes dont l’expression n’a que trop peu l’occasion de se développer dans leurs pays d’origine. Leur travail, de cette façon, « est au moins montré au reste du monde et continue ainsi à demeurer vivant ».
L’Angleterre se ferait donc terre d’accueil d’un art menotté ?
Si l’intérêt pour ces artistes est incontestablement tant esthétique qu’éthique, il n’en demeure pas moins des enjeux mercantiles. De nouveaux artistes émergent en effet de la rive droite de la Mer Méditerranée, mais pas seulement : de puissants mécènes y voient également le jour.
La Qatar Museum Authority (qui a en grande partie financé l’ exposition Murakami à Versailles) a ainsi de plus en plus d’importance sur la scène de l’art contemporain. Ce groupe a non seulement acquis un très grand nombre d’œuvres occidentales, destinées à ses différents musées, mais pourrait également participer à pallier aux différents coupes budgétaires dont souffre, entre autres, le domaine culturel anglais. Farah Pahlavi, en outre, n’est pas seulement une ambassadrice de renom de l’art iranien.
La fondatrice d’un des musées de Téhéran fût également la troisième et dernière épouse du Shah d’Iran, en exil depuis 1979. Elle est enfin à la tête d’une collection de plus de 3 milliards de dollars.
Ce qui fait d’elle, c’est peu de le dire, une mécène de taille…
Lucille Dupré

