
Comment dit-on « crise » en islandais ?
Une série de mots étranges, à l’orthographe mystérieuse, s’échappe de notre écran lorsqu’on en cherche la traduction : geðlægð, kreppa, samdráttur, sjúklegt þunglyndi, þunglyndi. Une multitude de mots pour un seul phénomène, qui a fait de l’Islande l’un des pays les plus touchés par la récession de 2008.
Comment les Islandais ont-ils réagi à cette faillite nationale ? Le magazine culturel anglais Dazed & Confused a décidé de se pencher sur la question. Et d’en donner une réponse artistique. Invité à un festival de musique en octobre dernier, l’Island Airwaves, ce média a réalisé un documentaire baptisé Northern Light : Iceland's Creative Revolution (Aurore Boréale : La révolution créative de l’Islande). Mêlant extraits de journaux télévisés, images de concerts et interviews d’artistes tels que Ragnar Kjartansson, Valgeir Sigurðsson ou Hilmar Oddsson, ce film dresse le portrait d’une génération profondément marquée par ce revirement économique.
En octobre 2008, la crise atteint cet état situé aux confins de l’Atlantique Nord. Les trois principales banques islandaises sont nationalisées, la couronne perd près de 50 % de sa valeur face à l’euro : en quelques jours, quelques mois, l’un des pays les plus riches du monde se retrouve en plein chaos. Deux ans plus tard, l’Islande n’en est toujours pas sortie et se voit contrainte de vendre l’une de ses richesses les plus précieuses : son énergie géothermique, issue des volcans qui recouvrent son territoire. En mai 2010, la compagnie HS ORKA cède 98,53% de ses capitaux à l’entreprise canadienne Magma Energy. Et la population, criblée de dette, voit ses taux d’emprunt augmenter de 12%.
Entre temps, comment le monde de l’art a-t-il réagit ?
Par le ressentiment tout d’abord. Le musicien Sindri Mar Sigfusson, du groupe Seabear, parle d’ « injustice primordiale », estime que les Islandais sont à présents captifs d’un pays devenu la « Sicile de l’Europe du Nord » : « Les gens sont de plus en plus en colère. Mais contre qui sont-ils censés être en colère ? ».
Dans cette crise internationale, les coupables sont si nombreux qu’ils en deviennent pour la plupart invisibles. Et à cette perte de confiance en l’économie, la jeunesse islandaise répond par un nouvel engouement pour le champ artistique. « Pendant longtemps il y avait une forte pression sur la jeunesse pour qu’elle « fasse de l’argent ». À présent, il me semble que nous sommes bien plus libres de faire ce que nous aimons véritablement », explique la chanteuse Lara Runars.
Chacun dans leur domaine, les artistes eux-mêmes expriment ce renouveau. Pour le réalisateur Hilmar Oddsson (Lumière froide, Décembre), « il y a quelque chose dans l’air, un je-ne-sais-quoi de créatif ». Les membres d’ Agent Fresco constatent sur la scène musicale une attention particulière à réaliser « le plus grand show possible » : à créer les costumes les plus fous, à faire plus de bruit que jamais. Dans le champ politique même, on retrouve cette transformation. Il n’y a qu’à voir le nouveau maire de Reykjavik, Jon Gnarr, charismatique personnage qui fût pendant longtemps comédien. Ou la performance réalisée par une troupe de théâtre en avril 2010, qui décide de lire pendant 6 jours consécutifs un rapport réalisé par le comité parlementaire, sur les causes de la crise financière.
Les Islandais sont parvenus à réaliser une extraordinaire prouesse :
Transformer la crise en art.
Et le titre du documentaire de Dazed, Northern Light, métaphorise parfaitement ce phénomène : l’aurore boréale est créée par un afflux de particules lors d’un orage solaire et magnétique. Ou quand la tempête financière se transforme en un voile lumineux, mouvant et coloré… Ce film, réalisé par Michael Oswald et John-Paul Pryor, donne à voir une jeunesse « pleine d’espoir, d’optimisme et de créativité ». Trop beau pour être vrai ?
Northern Light se conclut par une nuance que l’on peut résumer en un mot : mélancolie. Le générique se dévide avec en fond sonore une chanson de l’artiste Ragnar Kjartansson, intitulée Sorrow conquers happiness, (le chagrin conquiert le bonheur). L’optimisme ne durerait-il qu’un temps ? Sur le site de Dazed & Confused, les commentaires fusent en ce sens: « Non, il n’y a pas eu de réveil créatif ici. (…) Les gens ne se comportent pas, ne s’habillent pas différemment. Les Islandais ne devraient pas tarder à retirer leurs lunettes teintées de roses ».
Les voiles colorés des aurores boréales sont éphémères.
Et les conséquences de la récession n’ont pas fini de se faire sentir. Magma Energy, le principal acquéreur des ressources actuelles de l’Islande, a dorénavant un accès illimité à celles-ci, et cela pendant 65 ans. D’après le BRGM, service géologique national français, la géothermie est une énergie renouvelable particulière qui, en cas de mauvaise gestion, « pompée à outrance, pourrait s’épuiser assez vite ». En cas d’épuisement, l’Islande se retrouverait alors dépourvue de sa principale richesse.
L’art a-t-il la possibilité de sauver un pays du chaos ?
Avec beaucoup d’allure, la jeunesse islandaise semble espérer que cela est possible. Mais l’on peut tout autant se demander si cette « révolution créative » n’est pas qu’un château de carte bien fragile, fabriqué pour mettre un peu de poudre aux yeux à une population affectée.
Après tout, depuis 1975, grâce au programme franco-russe ARAKS, il est possible de créer des aurores boréales artificielles…
Texte : Lucille Dupré
