L’architecture à l’épreuve des balles

Tout est parti d’un billet de Margaret Wente, célèbre et émérite chroniqueuse canadienne qui vient d’être récompensée par le National Newspaper Award. Et d’un fait divers : le 30 novembre 2010, Nicholas Yombo, un jeune homme de 18 ans, est abattu dans sa maison de Regent Park. En deux mois, il s’agit du quatrième homicide survenu dans ce quartier, l’un des plus vieil et plus important projet de logements sociaux au Canada. Si aucun coupable n’a pour l’instant été retrouvé, la police soupçonne les cartels de drogues, particulièrement actifs à cet endroit.

Un milliard de dollars canadiens a pourtant été récemment injecté pour « revitaliser » le quartier. L’idée est de mêler logements sociaux avec des habitations privées et d’y bâtir plus d’infrastructures (un supermarché, une piscine, des restaurants). Commencé en 2007 et actuellement en phase d’achèvement, ce plan se veut « créer des logements de qualité capables d’améliorer la vie et les conditions de vie des résidents et des diverses communautés », pour reprendre les mots de Keiko Nakamura, directrice du Toronto Community Housing.

Mais pour les habitants de Regent Park, ces meurtres sonnent comme une défaite de l’urbanisme à interagir avec leur quotidien. C’est également la thèse de Margaret Wente, pour qui ce dernier crime « rappelle judicieusement que transformer le quotidien d’un quartier est bien plus difficile que de simplement le reconstruire ». « Des briques et du mortier peuvent-ils changer les comportements » ? À cette question qu’elle pose dans l’édition du 8 décembre 2010, la journaliste répond par un « non » radical. Elle propose en échange une recrudescence des programmes sociaux, encore trop faiblement développés et plus aptes selon elles à agir sur les « ghettos de l’esprit ». Le 18 décembre 2010, la journaliste Natalie Alcoba, du National Post, reprend cette thèse et ajoute de nouveaux griefs à ce projet d’aménagement, arguant d’une « gentrification » du quartier, économiquement rentable mais socialement peu efficace.

Cette affaire soulève peu à peu un bien plus vaste débat sur la corrélation entre urbanisme et difficultés sociales, non seulement à Regent Park mais dans tous les quartiers de ce type en Amérique du Nord. Débat qui n’est pas sans rappeler celui que l’on poursuit régulièrement en France, sur les erreurs que nos architectes ont pu commettre dès les années 50 dans les périphéries de nos propres grandes villes.

Des plans d’urbanisme sont-ils capables d’enrayer les violences urbaines ? Le 13 décembre 2010, Lisa Rochon, critique en architecture pour le même journal, réagit à l’article de Wente et tente de complexifier cette question. Également récompensée par deux National Newspaper, elle avance l’idée que si l’architecture ne peut « empêcher les balles de voler », elle peut encore être vecteur « d’espoir ». D’après elle, si le plan d’aménagement de Regent Park est « loin d’être complet », les architectes contemporains ont en effet la capacité de créer des « cadres à l’humanité », qui peuvent par exemple relier un quartier isolé au cœur d’une ville. Et si ceux-ci ne peuvent « prédire ce qui se passera à l’intérieur de ce cadre », les immeubles qu’ils bâtissent se font en corrélation avec ces mêmes programmes que propose Margaret Wente : des projets culturels, des centres pour la jeunesse, des emplois créés.

On peut également se demander les raisons pour lesquelles cet art est mis en cause avec tant de virulence. Accuse-t-on un peintre ou un photographe d’être responsable des maux de nos sociétés ? Sans doute un tableau ou une photographie ne peut abriter des centaines d’habitants. Sans doute, surtout, n’y a-t-il pas d’art qui soit plus social que celui-là. Si l’on reprend la classification de Hegel, qui divise les arts en fonction de leur matérialité et de leur expressivité, l’architecture se trouve tout en bas de l’échelle, comme premier art : celui le plus en prise avec le matériel, avec le monde. Et c’est ainsi que l’entend Diamond and Schmitt, la compagnie qui a travaillé en corrélation avec le Toronto Community Housing sur le projet de Regent Park.

Sur le site de l’entreprise, on peut lire cette devise : « être engagé dans un type de design qui prend en compte les aspirations et les besoins de ses usagers, (…) engendré par la vie qui y circule et qui l’entoure ». Cette conception peut bien entendu susciter des erreurs, créer d’immenses tours et de vastes espaces déserts qui transforment tout autant les comportements qu’un plan urbanisme plus proche de l’individu.

Mais face aux critiques, l’architecture ne serait-elle pas à l’épreuve des balles justement parce qu’elle travaille avec ou contre ceux qui les tirent ?

Lucille Dupré