Voix sans Issue

En cette première semaine de Novembre 2010, la Grande-Bretagne a accordé le droit de vote à la plupart de ses détenus, se pliant ainsi à la Cour européenne des Droits de l’Homme. Il y a peu, la maison d’édition Taschen a publié un nouvel ouvrage, Trespass, une « histoire de l’art urbain illicite ». Ces deux évènements, à priori sans lien entre eux, nous permettent d’ouvrir une réflexion sur la liberté d’expression et ses liens avec la légalité.

Le 2 novembre, le gouvernement anglais a en effet mis un terme à une bataille vieille de 6 ans. Depuis 2004, la Cour européenne des Droits de l’Homme tentait de modifier la loi qui empêchait les détenus d’accéder au droit de vote. Elle vient d’obtenir victoire : les prisonniers anglais pourront dorénavant participer aux futures élections, ce qui n’avait pas été le cas depuis 140 ans.

À l’origine de ce procès contre le gouvernement anglais se dresse un détenu : John Hirst, condamné pour meurtre. À sa sortie de prison, il dépose une plainte à ce sujet auprès de la Haute Cour de Justice. Lorsque sa plainte est rejetée, il la porte à la Cour Européenne, qui accepte de plaider pour lui pour discrimination.

Après 6 ans de batailles judiciaires, le gouvernement anglais vient donc de rendre les armes, non pas par prise de conscience mais en raison du coût de l’opération. Qui dit discrimination dit compensation : le cas de John Hirst pourrait ne pas être isolé. 70 000 détenus sont susceptibles de rejoindre la cause, ce qui coûterait aux contribuables anglais la modeste somme de 50 millions de £.

Le Premier Ministre James Cameron n’a donc accepté de se soumettre à la Cour européenne des Droits de l’Homme qu’à regret. On l’a même dit « exaspéré » et « furieux » d’avoir du y céder. De ce fait, la loi qui devrait prochainement être entérinée ne rendra que partiellement leurs droits de citoyens aux détenus anglais. Seuls ceux qui sont emprisonnés pour moins de 4 ans auront accès aux urnes, les meurtriers et autres peines longues en étant toujours exemptés.

Qu’en est-il ailleurs, en Europe ?

En France, les détenus ne perdent plus automatiquement leur citoyenneté depuis 1994. Seuls les condamnés pour manquement au devoir de probité (le fait (par ex.) qu’un fonctionnaire se serve des moyens de son service à des fins personnelles) ou atteinte à l’administration publique, peuvent encore perdre leurs droits. C’est également le cas en Allemagne, en Croatie, aux Pays-Bas, au Portugal, en Suède

Malgré tout, le cas du Royaume-Uni n’est pas isolé : la Belgique, la Hongrie ou encore la Bulgarie ont également ce genre de pratiques.

Accorder le droit de prendre part au débat public à des individus sortis de la légalité ne semble donc pas à priori évident. Y compris dans des Etats censés être des modèles en matière de droits de l’Homme. Pourquoi priver ainsi une certaine classe de la population de sa liberté d’expression ?

Pourquoi ne pas donner une réponse artistique à cette question ?

Taschen vient en effet de sortir une histoire de l’art urbain illicite, un vaste ouvrage intitulé Trespass. Le titre même se traduit par « s’introduire illégalement », transgresser. Depuis les mosaïques de Space Invader aux fresques devenues films en stop motion de Blu en passant par les performances de l’équilibriste Philippe Petit, ce livre retrace les grandes lignes d’œuvres hors-la-loi à la variété insoupçonnée. Toutes se rejoignent autour d’une idée : faire de la rue un débat public, quitte à dépasser les règles de la société que l’on remet en question. Ces artistes s’attaquent aux questions environnementales, aux grands conflits internationaux ou plus simplement à ce qui touche à l’autorité dans nos sociétés.

« Il est interdit d’interdire ».

Depuis la rue jusqu’à la prison.

À la base de cet art urbain, il y a l’idée que toute restriction peut faire naître un désir de transgression. Qui n’a jamais eu envie de s’aventurer sur un gazon où le panneau « Ne pas marcher sur la pelouse » est posé ? De là à excuser un meurtrier d’avoir outrepassé l’une des plus fondamentales lois humaines, nous ne franchirons pas le pas.

Il n’empêche que les mots, et qui plus est un bulletin de vote, n’ont jamais tué personne, ni même dégradé le moindre bâtiment.

Que les sociétés aient besoin d’une pression financière colossale pour donner un cadre légal au droit de vote  de tout citoyen, y compris les détenus laisse songeur…

Lucille Dupré

Trespass, une histoire de l’art urbain illicite, de Ethel Seno (éd.), Carlo McCormick, Marc & Sarah Schiller et Wooster Collective, aux éditions Taschen, 29,99 €