
La Polémique
Fait Rage,
et la résistance au contemporain s’organise. Pour la troisième année consécutive ( après les expositions Jeff Koons en 2008 et Xavier Veilhan en 2009 ), Jean-Jacques Aillagon, conservateur du domaine de Versailles, invite un plasticien à investir le château et se heurte à l’hostilité riveraine des sympathisants du classicisme à la française. Ce projet, très tôt décrié au nom d’un passéisme frileux, n’en a pas fini de faire cas ; à plus forte raison lorsque Takashi Murakami confronte le joyau architectural du Roi Soleil à l’univers « kawaï » (mignon), directement inspiré par la culture populaire japonaise des mangas. Le 22 octobre dernier, un descendant de Louis XIV a annoncé avoir introduit une double action en référé contre l'organisation de l'exposition dans les appartements royaux. Le cas Murakami dépasse les limites du conflit d’intérêt ou de l’affrontement des (bons) goûts pour s’inscrire dans le cadre plus vaste d’une lutte pour la représentation, et relance le débat sur les limites du contemporain. Eclairage sur les enjeux d’une dispute hypermédiatisée aux allures de croisade.
La Querelle
Aurait Pu
S’en Tenir
A Une
Prise De Bec
entre sociétaires amis du domaine de Versailles, toutefois l’ordre du jour de l’assemblée générale extraordinaire semble avoir acquis l’ampleur d’un sujet d’intérêt national. Car ce qui est en jeu, ce n’est pas tant la teneur esthétique de l’œuvre de Murakami, que le choix de son lieu d’exposition vécu tantôt comme la profanation d’un lieu de pouvoir, tantôt comme l’actualisation d’une scène vouée à l’expression de tous les arts. La question porte donc sur la publicité et sur l’actualité de Versailles. Le caractère public d’abord car le domaine patrimonial a pour obligation d’entretenir la mémoire collective, et ici une certaine fierté étatique, profondément ancrée dans l‘imaginaire français, et que même la Révolution n’aura pas réussi à entacher. Son actualité ensuite, car la conservation peut aller de pair avec une réactivation de la fonction de mécène du château, scène prestigieuse pour de nombreux artistes, et non des moindres ( Molière, Lebrun ou Delacroix ). Deux visions de l’art et de la politique s’affrontent : la préservation du souvenir immobilier et le dialogue entre les Histoires, l’intégrité du lieu contre sa plasticité.
L’Argument
Pédagogique
qui veut faire de Versailles le musée de l’Histoire de France a au moins le mérite d’en interroger la force du symbolique à l’heure de la mondialisation et de l’effritement du lien de l’individu à la patrie. La force de mobilisation du monument national, déjà éprouvée lors de l’installation des colonnes de Buren au Palais Royal ou lors de l’édification de la pyramide de Pei dans la cour du Louvre, en fait, au même titre qu’un stade, le bastion de résistance d’un sentiment d’appartenance étatique poussé dans ses derniers retranchements. La sacralisation du passé sert la cause d’un immobilisme culturel qui ne conçoit pas une Histoire à rebours : conserver plutôt qu’actualiser, maintenir coûte que coûte puisque nous ne serons plus jamais capable de retourner le mouvement de notre propre dégénérescence. Du constat d’une civilisation déclinante à la proposition nostalgique d’une restauration intégrale (des œuvres, s’entend bien), il n’y a qu’un petit pas, souvent franchi. Et c’est sur ce point que le bât blesse, car le domaine de Versailles reçoit finalement peu de subventions nationales, et tire principalement ses ressources des entrées ou du mécénat étranger (en l’occurrence, l’exposition bénéficie de celui d'une organisation culturelle, la Qatar Museums Authority, dans le cadre d’un programme international). Il répond donc naturellement à cette logique de financement que de mauvaises langues diront clientéliste, et que les bonnes tairont. C’est d’ailleurs par cette justification pragmatique de l’exposition format mainstream que se défend J-J Aillagon: « Jamais les chantiers de restauration n’ont été aussi nombreux qu’actuellement. Jamais les acquisitions de mobilier royal aussi nombreuses et riches. Jamais le rythme des expositions historiques aussi soutenu*». Séduire les 70 % de touristes étrangers, et les 5% de japonais, en leur proposant comme attraction photogénique l’œuvre de Murakami (voyez combien L’Oval Buddha à l’entrée se prête au jeu de la pose-souvenir), n’est pas dénué d’enjeux économiques colossaux qui assurent paradoxalement au patrimoine sa pérennité et son intégrité.
