LE DECLIN DE L'EMPIRE BERLUSCONIEN /// EVER MAGAZINE 2010

Les monuments antiques, en Italie, pourraient bientôt ne plus être qu’un vaste champ de ruines. Le 6// novembre dernier, sous la pression de pluies diluviennes, un bâtiment entier s’est écroulé à Pompéi, célèbre ville figée par les laves du Vésuve. Il s’agit de la Caserne des Gladiateurs//, constituée de soixante-dix huit colonnes, restaurée il y a peu, mais, semble-t-il, bien trop hâtivement.

 

« Se promener à travers les ruines de cette merveille de l’Antiquité, c’est comme se mouvoir dans une cristallerie ».

 

C’est par ces mots que la journaliste Alessandra Arachi (Corriere della Sera) décrit le grignotage progressif de la cité classée au Patrimoine Mondial de l’Unesco. De nombreux bâtiments seraient menacés d’affaissement, à l’image de la Maison des Amants Chastes, tombée en ruine en janvier dernier. Le béton armé, utilisé dans la consolidation de ces monuments, est peu adapté à de si antiques constructions et il s’effrite, inévitablement, chaque année un peu plus sur les têtes des touristes étonnés.

 

"Nous sommes fatigués de commenter les perpétuels effondrements et dommages subis par l'héritage archéologique de notre pays", peut-on lire dans le communiqué publié à la suite de l’effondrement de la Caserne et rédigé par Giorgia Leoni, présidente de la Confédération italienne des Archéologues. Pompéi n’est pas seule à avoir été touchée.

 

À Rome également, la richesse culturelle italienne a été laissée à l’abandon : un plafond de l’ancien palais de Néron s’est littéralement retrouvé au sol à la fin du mois de mars, une demi-douzaine de mètres du Mur d’Aurélien s’est transformée en tas de pierres il y a trois ans et les ruines du Mont Palatin se fissurent peu à peu. Plus grave encore, trois morceaux de mortier se sont détachés de l’emblématique Colisée l’été dernier.

 

 

 

 

Tous ces bâtiments ont traversé vingt siècles sans à peine ciller devant les tremblements de terre, éruptions volcaniques, guerres et pillages divers. Notre civilisation, pourtant dotée de connaissances techniques inégalées en la matière, serait-elle donc incapable de maintenir sur ses fondations ce qui fit et fait encore la gloire de l’Italie ?

 

Diverses raisons sont avancées pour expliquer ce phénomène. À Rome, les ingénieurs invoquent les vibrations du métro et la pollution importante de la ville. Pour le critique d’art Philippe Daverio, « les effondrements sont une épreuve naturelle du temps. L’incapacité du gouvernement à les prévenir est en revanche incompréhensible ». En réponse, le président Giorgio Napolitano (à la tête de l’Etat, en cohabitation avec Silvio Berlusconi) évoque lui-même une « terrible négligence ».

 

Les politiques s’en cachent à peine, une mauvaise gestion du patrimoine associée au peu de fond alloué à ce domaine sont principalement en cause. En Italie, 0,18% du budget national est réservé à celui-ci, contre 1 à 2% dans les autres pays européens, alors que le pays compte vingt fois plus de bâtiments à préserver que la plupart des nations.

En Italie, les ruines ne sont pas les seules, mauvais jeu de mot aidant, à tomber en ruines. Au printemps 2009, un séisme a dévasté l’Aquila, capitale de la région des Abruzzes située à 120 km de Rome. La catastrophe fait alors 308 morts et endommage ou détruit plus de 10 000 bâtiments.

 

Dans cette situation, ce n’est pas ce qui n’a pas été fait avant la catastrophe mais ce qui a été mis en œuvre à la suite de celle-ci qui est placé sur la sellette. Présenté à Cannes en mai dernier et sorti en salle le 3 novembre, le documentaire de Sabina Guzzanti, Draquila, l’Italie qui tremble, propose en effet un réquisitoire acerbe sur la réaction du gouvernement de Silvio Berlusconi au drame d’Aquila.

DRAQUILA

La journaliste, renvoyée de la télévision pour son ton trop critique, accuse le Cavaliere de s’être servi du tremblement de terre à la fois pour redorer son image (en se posant comme héros de la reconstruction) et pour en tirer de multiples contrats et profits. Malgré le projet pharaonique de construction immobilière alors annoncé, deux tiers des habitants de la ville ne sont toujours pas rentrés chez eux. Ce projet a été mené par la Protection Civile, sorte d’entreprise d’Etat que Guzzanti qualifie « d’armée (…) qui possède le droit de dépenser, de donner, d’engager sans concours, d’obtenir des dérogations pour toutes les lois, d’autoriser des constructions abusives. »

 

Dans l’affaire de Pompéi, la « négligence » dont parle Giorgio Napolitano peut être imputée à cette même Protection Civile. D’après deux journalistes de l’hebdomadaire L’Espresso, cette société aurait ainsi délégué sa mission de restauration à diverses entreprises proches de Guido Bertolaso, son actuel président. Négligence et appât du gain font parfois des ravages.

 

Les diverses frasques présidentielles feraient presque sourire au vue de ces deux scandales récemment mis au jour. Au propre comme au figuré, l’Empire Berlusconien serait-il en train de s’écrouler ?

 

Au lendemain de l’effondrement de la Caserne des Gladiateurs, c’est d’un représentant du Vatican que sont venus les mots les plus durs :

 

“L’écroulement de l’éthique et l’esthétique, c’est-à-dire l’enchevêtrement de mauvaises actions morales et de la laideur. Ces deux choses sont une réalité politique. D’un côté se laisser glisser sur le plan moral, nous sommes moins exigeants, de l’autre nous sommes vulgaires, nous avons perdu la dignité et le style”.

 

Immoralité, démesure, manque de dignité vis-à-vis de l’Histoire de l’Italie et de sa situation actuelle, le Cavaliere nous rappelle une des théories les plus communes sur la chute de l’Empire Romain. Selon l’historien anglais Edward Gibbon, le déclin de Rome serait en effet « la conséquence naturelle et inévitable d'une grandeur démesurée".

 

 

Les vieilles pierres romaines seraient-elles en train de souffler un message à Silvio Berlusconi ?

 

 

 

Texte : Lucille Dupré

Photos : Roc Chaliand