
Paris, Grand Palais, 24 octobre 2010, la Fiac.
À la sortie de ce vaste monument français, l’équipe d’EVER est dubitative, et tarde à retranscrire sa visite.
Ce retard ne tient à aucune colère, pas même à une once de déception. Nous savions par avance que rien ne nous y surprendrait. Pourquoi y aller dans ce cas ? Par déontologie d’abord, par espoir, malgré tout, de découvrir, qui sait, une nouvelle garde enthousiasmante. Elle ne fut pas trouvée. La jeunesse aurait-elle disparue ?
On argumentera que là n’est pas la destinée de cet événement.
La Fiac est une foire marchande, un rendez-vous international des plus puissantes galeries, dont il ne s’agit pas par ailleurs de nier la qualité. Nous sommes nombreux à avoir découvert Nan Goldin avec Yvon Lambert, Damien Hirst avec Larry Gagosian ou Larry Clark avec Kamel Mennour. Et nous leur en savons gré.
Mais voilà, le rôle d’une galerie, et par conséquent d’une foire telle que celle-là, n’est pas celui d’un musée. Quel sens y a-t-il à retrouver des dessins du surréaliste Bellmer à la Fiac ? Quelle pertinence à y montrer des œuvres déjà consacrées depuis de nombreuses années ?
La seule bonne surprise de l’édition de cette année ? Le prix Marcel Duchamp a été décerné à l’artiste Cyprien Gaillard, pour Dunepark, pièce qui présente l’excavation d’un bunker sur une plage néerlandaise.
Cyprien Gaillard est né en 1980, il a donc trente ans.
Nous serions-nous trompés en arguant de cette gérontocratie artistique? Ou est-ce au contraire les institutions françaises qui nous révèlent ici leur plus beau paradoxe : adouber la jeune garde tout en la sous-représentant.
Pourquoi donc en France ne laisse-t-on qu’une si petite place à la jeunesse ?
Ceci s’ancre évidemment dans une réflexion bien plus vaste. On a pu voir pendant les grèves poindre une très ancienne perte de confiance. La jeunesse n’a rimé pendant des semaines qu’avoir le doux mot de casseur. Ce type de rapport ambigu qu’une société conduit avec ses enfants, entre préciosité et crainte, n’a rien de nouveau (lire à ce sujet notre article Tuer l’Innocence ). En France, la jeunesse peine encore et toujours à être prise en compte, et ce phénomène ne va pas en s’arrangeant . Un sondage Ipsos, paru le 24 septembre 2010, expose des chiffres édifiants : 70% des jeunes pensent que ce pays ne leur accorde pas une place suffisante. Et ce sentiment se réalise bien évidemment dans le champ de l’art.
Ce phénomène de gérontocratie serait-il franco français ?
Lorsque l’on observe de plus près nos voisins, on s’aperçoit assez vite qu’il n’en est pas de même partout:
En Angleterre, la Frieze, équivalent de notre Fiac nationale, accueille chaque année une section « Frame ». Cette section, qui n’est pas loin de comprendre presque un quart de la sélection totale, est réservée à de nouvelles galeries montantes, de très jeunes artistes. À Londres, la Photographer’s Gallery, haut lieu de la photographie, propose chaque année un panorama des étudiants sortant des différentes écoles d’art anglaises.
En Allemagne, la foire berlinoise Art Forum a été la première à se focaliser sur les artistes émergeants, chacune des œuvres présentées ne devant pas y avoir plus de 20 ans d’âge. Et on ne présente plus Berlin, où de plus en plus de juvéniles artistes s’installent ( Cyprien Gaillard en fait par ailleurs partie).
Et pour sortir d’Europe enfin, cherchez par exemple à vous intéresser à l’art contemporain en Thaïlande : vous prendrez illico le chemin des Beaux Arts de Bangkok ou Chiang Mai.
De la jeune garde. Encore de la jeune garde.
Ce fonctionnement ne semble pas servir la France.
Notre pays vient en effet cette année de perdre sa troisième place mondiale en faveur de la Chine. Il est dans ce domaine en perte de vitesse. Il manque de souffle.
Une des réponses avancées pour expliquer ce phénomène touche à son propre système de financement. Paradoxalement, notre mécanisme institutionnel de subvention donne un pouvoir à un nombre de mains très réduites : la DRAC, le CNC etc...
Il va sans dire que ces aides publiques ont permis à de nombreux artistes de continuer à exister en France, au cinéma français de ne pas subir le même sort que le septième art italien, allemand... Néanmoins, alors que l’Etat a annoncé en juillet dernier une baisse de 10% de ces subventions, l’organisation artistique française semble peu à peu s’être enlisée dans ce système hiérarchique et attentiste. Et avoir du mal à trouver des portes de sortie.
Une autre réponse nous vient évidemment en esprit : il est sans doute facile d’accuser la vieille garde de vouloir tuer dans l’œuf ses successeurs. Ne pourrait-ce pas être cette génération elle-même qui se serait mise à mort ?
La jeunesse serait paresseuse, peu revendicatrice, trop nombriliste. Elle ne nous donnerait pas grand chose à voir de véritablement intéressant.
Nous sommes allés y voir de plus près.
Si les moins de trente ans sont effectivement moins représentés en France dans ses grands évènements culturels, il serait évidemment faux de dire que c’est parce que les jeunes ne créent pas. Deux évènements de cet automne 2010 nous donnent en effet l’occasion d’analyser certaines grandes tendances.
En marge de la Fiac, s’est tenu cette année, pour la cinquième fois, le Slick. Et en entrant dans ce grand chapiteau installé du 21 au 24 octobre 2010 entre le Musée d’Art Moderne et le Palais de Tokyo, on a enfin l’impression de renouer avec une certaine définition du contemporain : un art actuel, encore à découvrir.
Que découvrons-nous alors ?
De galerie en galerie, on observe une certaine distance face au réel. L’homme est perdu au milieu des flots, il se fait Ulysse dans les photos de Stephan Crasneanscki. Il reconstruit la ville à sa guise : l’apocalypse est un désert réinventé par l’artiste berlinoisEVOL (LOVE, à l’envers). Le rapport au monde ne passe que rarement par l’engagement politique mais ce rapport existe : les jeunes artistes observent le monde et le transforment à leur guise. Ils ne sont en rien indifférents.
Dans la même veine que le Slick, l’exposition Jeune Création entend mettre en avant une scène artistique émergeante et en perpétuelle évolution : d’une année sur l’autre, on n’y retrouve jamais les mêmes artistes. Du 3 au 7 novembre 2010, les sous-sols du 104 abritent une sélection pointue qui nous donne à penser en de nouvelles directions.
On retrouve bien entendu la grande tendance française à l’introspection (dont il faut noter que la jeune génération n’a pas l’apanage) : autoportrait, photographie de l’intime etc. Néanmoins, l’espace s’agrandit : la nature et l’environnement y sont partie prenante. La photographe Estèla Alliaud nous offre des paysages de cendre où pointent de très jeunes pousses. Lola Reboud nous mène dans les vastes plaines islandaises.
Le politique pointe également son nez avec une certaine contenance : celle de l’humour. Dans Waiting for The Pigs, Damien Marchal nous parle de la guerre en Irak à travers l’une de ses plus curieuses anecdotes : la plaintes de divers musiciens américains ( Britney Spears, Eminem ou Bruce Springsteen ) pour utilisation de leur « œuvre » à des fins de torture à Abou Ghraib ou Guantanamo.
Jeremy James Lecomte, de son côté, installe pêle-mêle sur un bureau et sur les murs des coupures de presse portant sur l’offensive israëlienne à Gaza en 2008-2009. IS REAL 09 confronte les points de vue de la Palestine, d’Israël et de l’Europe, dans un amoncellement visuel qui frise l’absurde...
Ces jeunes artistes ne prennent pas partie, ne s’engagent pas. Ils donnent à voir. Ce qui, au vu d’une certaine image révoltée que l’on pourrait se faire de cette période de la vie, peut surprendre. Une certaine idée de l’âge tendre est morte, ce qui n’empêche en rien de célébrer celui-ci.
La jeunesse des années 2010 semble en effet ouvrir de nouvelles voies, en dehors des clichés habituels sur ce qui la définit habituellement. Elle n’est pas forcément rebelle, pas forcément opposée à son monde. De tout temps, elle donne plus précisément le pouls de ce monde, sur un ton chaque fois renouvelé.
« La jeunesse, c’est quand on ne sait pas ce qui va arriver », disait le poète Henri Michaux.
Il y a trente ans, des artistes tels que Jean-Michel Basquiat incarnaient déjà leur propre génération. Et l’exemple même de ce peintre mort prématurément à 27 ans, d’overdose, ouvre pour nous une nouvelle piste.
Dans la rétrospective présentée au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, on retrouve le grand paradoxe du peintre américain, cette absence délibérée de savoir-faire mêlée à une culture certaine, qu’il nomme lui-même « mémoire culturelle ». C’est une peinture de sale gosse, qu’il signe d’abord SAMO (Same Old Shit), mais qu’il orne d’une couronne. Jean-Michel Basquiat est un roi, un Charlemagne, un Charles 1er, un Thor, autant de noms que l’on retrouve sur ses toiles parce que chez l’artiste la jeunesse est héroïque, mythologique. De ce fait elle est à la fois vue de l’intérieur, éminemment subjective, et ancienne, symbolique.
La jeunesse est morte. Vive la jeunesse.
Elle appelle à être relayée, parce qu’elle est éphémère.
Les artistes présentés au Slick et à Jeune Création, de la même façon, ont quelques années pour représenter un jeune regard, avant de disparaître, et d’en couronner d’autres.
D’un art jeune à un art sur la jeunesse…
Parler d’un art jeune signifie traiter de l’éphémère, des prémisses d’une œuvre encore à venir. Et ce moment crucial est lui-même mis en lumière par certains artistes. Larry Clark est l’exemple tout choisi pour traiter de cette mise en abyme.
Ce photographe propose depuis ses débuts une réflexion sur le tournant de l’adolescence. Et la rétrospective que nous propose le MAM permet de contempler son œuvre depuis ses prémisses, et de nous donner l’occasion de revenir au temps où l’artiste était lui-même un de ces jeunes qu’il n’a jamais cessé de côtoyer.
Clark enfant aimait à observer sa mère travailler en studio: il choisit ici de montrer son travail photographique fait de portraits de famille. On le retrouve ensuite à l’époque de Tulsa, ouvrage-clef où il photographie ceux qui l’entourent, cette Amérique perdue et pourtant attachante. Il continuera toujours de graviter autour de ce Teenage Lust, dont il s’éloigne en âge mais qu’il observe comme un Dorian Gray fasciné par ce temps où l’on est plus tout à fait un enfant, pas encore un adulte.
Dans sa dernière série, Los Angeles, on découvre sans fin Jonathan Vélasquez, jeune skater qu’il a suivi pendant trois ans. Entre fascination, désir, amusement, le regard de Larry Clark est partout présent : un passage se crée en différents âges.
La jeunesse est éphémère, et intègre en cela, dans son concept même, l’idée de sa mort mais aussi de son renouveau perpétuel. Le jeune Cyprien Gaillard, obsédé par les immeubles tout juste détruits, les ruines ensevelies, dit cela en quelques images : tout tend à devenir obsolète autour de nous et l’artiste est là pour figer ces instants.
La jeunesse ne fait qu’accompagner ce joyeux mouvement.
Une certaine idée de la jeunesse est morte.
Vive la jeunesse.
Lucille Dupré