DES ETOILES ET DES OS

Ce qui se passe au-dessus de nos têtes et ce qui se cache sous nos pieds

révèlent de surprenantes similitudes.

 

Le chilien Patricio Guzman nous parle d’os et d’étoiles, d’une voix calme, tout au long de son dernier documentaire : Nostalgie de la Lumière (Nostalgia for the light).

 

Les os sont ceux des disparus de la dictature de Pinochet, ces milliers d’hommes torturés et exécutés pendant 17 années. Depuis cette époque, dans le désert d’Atacama, des femmes creusent inlassablement à la recherche des dépouilles de leurs époux, frères, sœurs… Par cette démarche que d’autres trouvent insensée, elles fouillent le passé pour trouver des réponses et les débris qu’elles découvrent sont un puzzle qui parle de la mémoire du Chili et de son deuil compromis.

 

Les étoiles viennent elles aussi du passé. Dans ce même désert, les plus grands télescopes au monde ont été installés : ils se dressent vers le ciel, pour tenter de comprendre les mystères de nos origines. Mais les constellations que ces scientifiques observent leur parviennent avec un temps de retard : une étoile aperçue est peut-être déjà morte, disparue. On n’en voit sans doute que les vestiges.

 

 

De part et d’autre,

il s’agit de faire lumière sur ce qui est révolu.

 

 

La nostalgie est d’abord un désir de revenir à ce qui fût, de pouvoir voir à nouveau ce qui n’est plus : astronomes et veuves luttent, chacun à leur façon, contre l’oubli. La nostalgie vient aussi du grec « nostos », qui signifie le mal du pays. La plus belle réussite de ce film est de traiter de ce « mal » par la mélancolie et non l’amertume : une étrange douceur et un apaisement certain animent la rencontre ainsi nouée entre ces différents univers. Le réalisateur prolonge les témoignages d’anciens détenus par des images de l’espace, spirales abstraites qui tournent à l’infini ou billes d’enfant à la couleur éclatante.

 

Le Chili, c’est indéniable, souffre encore de ce mal qu’est l’effacement des traces. Patricio Guzman nous en livre une vision poétique qui croise des « lignes » et des individus qui ne devaient pas se rencontrer. Après avoir pendant des années mené un travail politique de restauration de la vérité, à travers une série de documentaires (La Bataille du Chili, Salvador Allende…) et un authentique combat (il a lui même été emprisonné sous Pinochet), Guzmán en est au temps de tout rassembler.

 

Peu à peu, le désert d’Atacama s’éloigne ainsi de l’histoire interne du Chili, c’est un lieu de fouilles archéologiques où des ruines et des gravures Incas ont été retrouvées. C’est « une porte du passé », pour reprendre les mots du réalisateur, qui raconte l’histoire du continent sud-américain. Et cet espoir sous-jacent, lié à cette mise en lumière possible, entre de ce fait dans un mouvement bien plus vaste.

 

 

En Argentine actuellement, d’autres disparus

sont en train de retrouver une identité.

 

 

Ces trois dernières années, le nombre de victimes retrouvées de la dernière dictature militaire (1976-1983) a doublé. En 2007, la présidente Cristina Kirchner a en effet entamé une campagne nationale de prise de sang afin d’identifier les milliers de dépouilles encore anonymes. Son gouvernement est parti en chasse contre un tabou vieux de trente ans : celui des enfants volés par la classe dirigeante argentine, classe qui tente encore de se battre pour qu’il ne soit pas mis au jour.

 

Tout comme au Chili, la « nostalgie de la lumière » se passe peu à peu d’amertume, pour se tourner vers l’espoir en son sens le plus fort : celui d’une attente désormais possible. C’est de cet apaisement dont nous parle le film de Guzmán, de ce mouvement métaphysique des yeux depuis la terre jusqu’aux cieux. Luis, un ancien détenu, nous raconte qu’un groupe de déportés parvenait déjà à conserver une identité en contemplant la nuit les astres qui surplombaient leur camp. Viola, dont les parents ont été enlevés alors qu’elle était encore enfant, nous dit que sa douleur se catalyse dans sa passion pour cette science des étoiles, par le fait de faire partie d’un vaste cycle qui « ne commence et ne finit pas avec elle ».

 

 

Nos os sont faits d’une matière originelle : le calcium.

 

 

Et les atomes qui constituent nos squelettes sont semblables à ceux générés par le Big Bang...

De poussières d’étoiles, tu retourneras à la poussière.

 

 

 

Texte : Lucille Dupré