ALLEMAGNE CONVOI EXPLOSIF

C’est l’histoire d’un aller-retour. Celui de l’équivalent de la consommation d’électricité de 24 millions d’Allemands pendant un an, parti à l’usine de retraitement de la Hague pour revenir dans son pays d’origine, sous la forme de 123 tonnes de déchets nucléaires. Ces 123 tonnes ont été acheminées par train, puis par camions, répartis en la bagatelle de 308 conteneurs. L’opération aura coûté au total 50 millions d’euros. Cette histoire rentre-t-elle dans l’Histoire ?

D’après un représentant de Greenpeace, Yannick Rousselet, « jamais (…) un transport n'a concentré une telle quantité radioactive ». Pour Christophe Neugnot, directeur de la communication de l'usine de La Hague, "ce convoi est moins radioactif" que celui de novembre 2008.

Qu’elle ait un minuscule ou majuscule H, personne ne parvient donc à se mettre d’accord sur cette histoire. Et c’est cette discorde qui pose véritablement question : ce convoi a mis plus de 91h à parvenir au centre de stockage de Basse-Saxe, chiffre qui est, lui, indéniablement sans précédent. Tout le long de son trajet, entre 25 000 (chiffre de la police) et 50 000 (de Greenpeace) militants écologistes se sont enchaînés sur les voies ferrées, suspendus en rappel sur les ponts, ont organisé des sit-in, manifesté (...) parvenant ainsi à retarder l’arrivée des déchets de bien plus de 24h.

Le premier bilan de cette mobilisation se constate donc une fois de plus par des chiffres. Les quelques 20 000 policiers dépêchés auront procédé à 8 arrestations, 1300 interpellations. 172 procédures pénales ont été engagées contre des manifestants, 2 militants ont été sérieusement blessés, 29 ont reçu des coups à la tête et 16 ont eu des doigts cassés...

Pourquoi la contestation a-t-elle pris cette ampleur ? Le site de stockage de Gorleben est depuis trois générations un lieu de mobilisation anti-nucléaire : il est avant tout un symbole. Et les 308 conteneurs qui viennent d’y parvenir s’ajoutent aux 91 conteneurs déjà stockés dans des hangars, dans l’attente d’une résolution finale du gouvernement sur leur enfouissement éventuel.

Les militants écologistes allemands ne visent en effet pas tant le convoi lui-même que leur gouvernement, dont la politique vis-à-vis de l’énergie nucléaire s’est fait de plus en plus frileuse ces dernières années. En 2010, Angela Merkel a pris la décision de prolonger l’exploitation des 17 centrales nucléaires d’une douzaine d’années, au-delà de leur fermeture prévue en 2020 par son prédécesseur Gerhard Schröder. La chancelière tarde en outre à se déterminer sur les moyens de leur stockage : enfouir ces déchets à plusieurs centaines de mètres de profondeur, par relative sécurité, ou les maintenir moins loin de la surface, afin que la solution décidée ne soit pas irréversible ? Ces multiples décisions (ou indécisions) ont comme conséquence un redoublement des mouvements anti-nucléaires, eux-mêmes symptomatiques d’un changement dans le rapport qu’ont les citoyens allemands avec la politique de leur pays.

50 000 MANIFESTANTS CONTRE LE CONVOI NUCLEAIRE EN ALLEMAGNE

Disciplinés les Allemands ?

Au cœur des revendications écologiques, c’est une nouvelle culture politique qui est en train de se mettre en place, une volonté à ce que la participation citoyenne soit plus importante dans les projets décisifs nationaux. Ainsi, à Stuttgart, cette année, un projet ferroviaire controversé a pu être endigué : le processus de conciliation est déjà entamé.

Et s’il semble plus compliqué qu’il en soit de même à Gorleben, les Allemands commencent à penser que la rue, elle aussi, a une voix.

Les récentes grèves françaises, si décriées et incomprises à l’étranger, seraient-elles finalement contagieuses ? Au Royaume-Uni, pays longtemps cité en contre-exemple pour le flegme initial dont on fait preuve les Anglais, plus de 24 000 étudiants ont manifesté, le 10 novembre, contre le plan d’austérité de David Cameron.

Lucille Dupré