
Après l’avoir annoncé puis démenti, le site Wikileaks a bien mis en ligne, vendredi dernier, près de 400 000 fichiers secrets de l’armée américaine sur la guerre en Irak. Cette organisation avait déjà fait parler d’elle en juin, après avoir publié 77 000 documents sur l’Afghanistan. Ces rapports militaires y sont livrés bruts, dans un labyrinthe d’informations plus que controversé. Que dire de ce nouveau type de journalisme, ce « data-journalism » où la « vérité » prime sur son traitement ?
Comment fonctionne Wikileaks ?
Ce site est un réceptacle, il se met à la disposition de « whistle blowers » ou « sonneurs d’alarmes ». Il forme ainsi une sorte de journalisme participatif, où l’information vient de tous et est disponible à tous, sans filtre aucun. Ces « alarmes » sont ensuite vérifiées, non pas validées, mais authentifiées : les documents que l’on retrouve sur le site proviennent bien de l’armée américaine, voilà tout ce qu’on en sait. De ce fait, Wikileaks pose une question majeure sur le journalisme contemporain : de quelle vérité parle-t-on et de quelle façon faut-il la traiter ?
Tout d’abord, dans les faits, l’authenticité des rapports ne signifie en rien qu’ils constituent une source fiable. Ainsi, ces derniers permettent par exemple de recenser 109 000 morts en Irak, dont 60% de civils. Or, ces chiffres proviennent de l’armée américaine, et non irakienne, ou d’une quelconque coalition : en dehors du fait qu’ils sont pour cette raison biaisés, la façon dont on chiffre les victimes pendant une guerre est fluctuante. On ne prend pas toujours le temps d’enregistrer le nombre de cadavres. Par conséquent, celui-ci pourrait même être encore plus important. Wikileaks entend créer une nouvelle forme de journalisme, où les informations seraient données de façon brute, mises à la disposition de tous. Mais pouvons-nous tous être des « war reporters » ?
Il n’est pas certain que nous soyons nombreux à être capable d’utiliser ces rapports à leur juste valeur. Et les membres de cette organisation eux-mêmes ne sont pas journalistes : ce sont des « geeks », des hackers extrêmement forts pour recueillir des données, les chiffrer, les protéger. Cela ne leur donne en rien des connaissances en déontologie.
La principale critique que l’on lit sur Wikileaks porte en effet sur ce point.
... Dire toute la vérité, rien que la vérité, levez la main droite ...
On ne leur enlèvera pas ce point, ces joyeux hackers semblent assez honnêtes, et naïfs, pour cela. Néanmoins, ce Disneyland des médias prend fin lorsqu’on apprend que les noms d’informateurs afghans ont ainsi pu être divulgués. Sans parler du risque majeur qu’ils encourent, l’une des premières règles d’un journaliste est de protéger ses sources. Toute information peut, toujours, tomber entre de mauvaises mains.
En ce qui concerne les rapports sur l’Irak récemment publiés, il faut reconnaître que Wikileaks a fait des progrès. Ils ont minutieusement effacé tous les noms. En outre, ils ont cherché à donner des outils pour les lire. Dans la nouvelle version du site, réalisé par les français d’Owni, à chacun des fichiers est accolé des « détails », un encart « commentaire », une carte et, le plus important, un « contexte » : une liste d’articles déjà publiés sur le sujet. Les 400 000 fichiers ont en outre été envoyés en exclusivité à plusieurs journaux ( Le Monde, The New York Times, The Guardian et Der Spiegel ).
Entre les mains de professionnels, en somme.
Quid, enfin, de ce qu’ont révélé ces fichiers ?
Leur publication, mieux organisée, permet de rouvrir un dossier majeur : la torture perpétrée tant par les forces armées américaines et anglaises, que par les forces de l’ordre irakienne… Les USA auraient ainsi fermé les yeux sur les pratiques de ces derniers. Ainsi que, comme chacun le sait déjà, sur les siennes propres et celles de la coalition.
La principale révélation, néanmoins, demeure celle de la privatisation de cette guerre, sans précédent dans l’histoire moderne. La part d’entreprises privées n’auraient ainsi jamais été aussi élevées. Des sociétés telles que Blackwater ou Custer Battles ont fourni des mercenaires, soldats sous contrat mais affranchis de l’armée américaine. Peu disciplinés, ils sont à l’origine de nombreux cas de débordements sanglants.
Wikileaks serait-il donc en voie de crédibilisation ?
C’est sans compter la crise que connaît actuellement l’organisation. Depuis l’affaire des fichiers sur l’afghanistan et la controverse qu’elle a engendrée, de nombreux collaborateurs ont quitté le groupe. Julian Assange, son directeur et fondateur, semble se retrouver bien seul. Face à la demande du Pentagone de ne pas publier de nouveaux rapports secrets, il a en effet pris la fuite. Accueilli tout d’abord à bras ouverts en Suède, où les lois sur le journalisme lui sont plus que favorables, il a finalement été arrêté pour … viol. L’enquête à ce sujet est toujours en cours, mais Assange n’a pas attendu les délibérations. Après avoir séjourné à Berlin, on le sait à présent à Londres, où il tient ses rendez-vous avec des journalistes du monde entier. Ces derniers témoignent de la transformation d’un personnage à la tête d’un empire plus grand que lui : mégalomanie, paranoïa, tendances dictatoriales.
Et c’est là que cette affaire d’état tourne au film hollywoodien. Julian Assange semble avoir été entraîné bien plus loin que là où il le songeait. Est-il un authentique héros des temps modernes, un simple homme pris dans une situation impossible, un Frank Abagnale pourchassé comme dans un film de Spielberg ou un activiste qui se croirait au dessus des Lois, voire un anarchiste?
Catch me if you can.
Nous sommes en effet en train d’entrer dans une nouvelle ère du journalisme, et Julian Assange sera très certainement consacré comme l’un de ses précurseurs. L’information est en passe de devenir une « vérité » que l’on découvre derrière un écran. Internet en serait le point d’ancrage, jouant le rôle d’une forme d’état parallèle, qui ressemble sur beaucoup de points à une immense démocratie mondiale, mais qui demeure extrêmement fragile. La toile est impalpable : attrapez-là entre vos mains, elle s’échappe déjà. Sous cette masse phénoménale de faits, d’images, on peut avoir l’impression d’être un espion, un superman enfin face à tout ce qu’on a toujours voulu nous cacher.
Mais la vérité face à cette exhaustivité ?
Catch it if you can.
Lucille Dupré