
Non, nous ne sommes pas dans Germinal, il y a plus d’un siècle. Et pourtant après les mineurs chiliens érigés en héros nationaux, le spéléologue Eric Establie finalement découvert noyé, voilà que c’est au tour de la Chine de nous plonger à trois pieds sous terre. Une explosion vient d’avoir lieu dans une mine de charbon de la province du Henan : bilan 26 morts et 11 hommes toujours au fond du trou.
Ces trois catastrophes braquent les caméras sur des régions diverses du globe, nous entraînent dans un dédale scientifique, nous détaillent des moyens toujours plus sophistiqués pour secourir des malheureux enterrés vivants. On a eu recours à la Nasa au Chili pour remonter les « 33 » de leur prison souterraine. En France, des experts italiens et suisses, ainsi que quarante secouristes ont été dépêchés pour tenter de sauver, en vain, un seul homme. En Chine, on parle plutôt de morts que de secours. En tout cas pour l’instant.
1700 journalistes étaient présents lors de la conférence de presse qui a suivi le sauvetage des mineurs chiliens. Ces journalistes ont été nombreux à nous expliquer cet événement particulier dans ses moindres détails. Très peu à nous dire ce que cet arbre de charbon pouvait cacher de la forêt miséreuse de ce pays d’Amérique du Sud. Comme le titre Courrier International, qui fait exception dans ce vacarme médiatique, il reste en effet au Chili encore 4 586 967 travailleurs à sortir du trou, à qui il manque une protection sociale et un salaire dignes de ce nom. Pour en sauver 33 devant la mine réjouie des téléspectateurs du monde entier, entre 7 et 14 millions d’euros ont été débloqués.
Quel prix a une vie humaine? La question se pose également au sujet des moyens mis en œuvre pour porter secours à Eric Establie : un seul homme, peut-être noyé dès le début des recherches. Les journaux français sont demeurés plus que pudiques sur le coût de l’opération. On pourrait répondre que le prix d’une vie n’est pas calculable, qu’il serait même honteux d’y apposer un chiffre. Et pourtant, voilà toujours trop d’argent déboursé pour jeter beaucoup de poudre aux yeux. Il est utile de détourner l’attention des Français lorsque leur pays est en grève. C’est une formidable carte que l’on met entre les mains du président Sebastian Pinera, une occasion pour lui de montrer la grande humanité de son gouvernement et de faire quelques promesses sur la sécurité future des mines chiliennes. Que c’est-il passé ces deux derniers mois au Chili en dehors de cette catastrophe ?
Rien.
Pratique.
Pour ce qui est de la Chine, serait-ce aller trop loin que de dire que ce dernier événement tombe à pic, alors que le monde entier crie scandale devant l’emprisonnement du dernier Prix Nobel de la Paix ?
À force de nous plonger la tête au fond du trou, on a la forte impression que les médias pourraient nous transformer en autruches.
Lucille Dupré
Photo: Roc Chaliand