Création d’un cliché racial et cinématographique 2

On l’a nettement

oublié,

 

(ou rayé des manuels) mais King n’est pas mort en tant que défenseur du rêve égalitaire pour les enfants noirs et blancs. Après sa marche triomphale et la signature des droits civiques, la persistance des injustices et des frustrations avait lentement usé sa patience et poussé vers un radicalisme anti-américain l’ayant rayé, en tant qu’invité, de toutes les conférences ou universités.

 

Puis, sa mort l’avait commodément transformé en martyr de la paix, récupérable par tous les pacifistes qui ont pu tranquillement oublier ses derniers discours incendiaires.

 

Pour King, le constat, à la fin de sa vie, était clair : le rêve utopique de la communauté américaine idéale était encore loin.

 

Les années qui suivent vont certes voir une progression dans la cause des afro-américains, mais dans une perspective différente du rêve premier de King.

 

 

Deux phénomènes

 

ont illustré cette évolution: un phénomène politique, à travers le premier afro-américain candidat à la présidence, Jesse Jackson, et un phénomène cinématographique, à travers la première superstar hollywoodienne noire, Eddie Murphy.

 

Le triomphe de Murphy est ainsi à la fois une victoire et une défaite. Grâce à 48 Heures ou Le Flic de Beverly Hills, l’acteur connaît en effet, dans les années 80, une gloire subite et inespérée, dépassant largement l’aura de tous les Richard Prior l’ayant précédé.

 

Mais voilà, si ce succès fait de lui une authentique star dans tous les foyers, y compris ceux de la bourgeoisie blanche, le prix à payer s’avère là aussi élevé.

 

 

En effet, pour le plus grand plaisir de tous, Murphy consolide un cliché étonnant, que l’on pourrait pudiquement résumer sous l’appellation de « noir qui fait rire ».

Un personnage caricatural et efficace, condensé de tchatche et de caractérisation pseudo communautaire, dont la vedette est rapidement prisonnière.

CAPITOL MIX / ©Britta Uschkamp / ©Pauline Ohanna / ©Roc Chaliand

Au-delà

 

des innombrables abominables descendants dont Eddie Murphy devra répondre un jour (Chris Tucker, Martin Lawrence), Murphy crée une personnalité qui lui permet de séduire l’Amérique entière au delà des clivages de couleur, mais en proposant précisément un cliché qui le maintient définitivement dans sa « race » (selon le terme même de nos amis les américains).

 

Spike Lee, grand pourfendeur de ce racisme subtil, en fera le sujet d’un de ses films les plus incisifs sur la récupération de la culture noire par Hollywood : Bamboozled.

 

 

Certes,

 

contrairement au rock popularisé par l’ersatz blanc Presley, un afro américain récolte cette fois les fruits qu’il a semé, mais il reste cantonné à l’intérieur d’un emploi et d’une case férocement verrouillée, protégée (comme le prouve la suite de la carrière de Murphy).

MOVIE STARZ 3

VIDEO /// OLIVIER SCHMITT

Une candidature trop raciale  pour le succès 2

Sur le front

politique,

 

la trajectoire de Jesse Jackson est, au bout du compte, sensiblement similaire. Le révérend, héritier auto proclamé (et probablement authentique) de King, est candidat aux primaires démocrates pour les présidentielles de 84 et 88.

 

Si en 84, sa participation est plutôt anecdotique, 88 est fort diffèrent. Dans un environnement politique parfaitement apathique, dominé à gauche par le gouverneur du Massachusetts, Mike Dukakis, indolore et anti charismatique jusqu’à l’absurde, Jackson voit sa candidature s’envoler et gagne dans des états plutôt conservateurs (et blancs) tels que le Michigan.

 

 

Tout

d’un coup,

 

la presse américaine tombe à la renverse et se pose la grande question : peut-il y avoir un nominé noir ? Avec sa coalition arc en ciel, Jackson défie Dukakis jusqu’à la convention, mais échoue finalement et se retire afin de laisser Dukakis récolter une défaite électorale historique face à Bush.

 

Le bilan de cette exaltante aventure est contrasté : si Jackson a en effet été un moment en position de gagner la nomination, il a finalement été stoppé par des électeurs qui, tout en le trouvant plus sincère et charismatique que Dukakis (exploit il est vrai peu remarquable), jugèrent que Jackson ne pouvait en aucun cas remporter l’élection générale face à Bush.

 

 

Ils se reportèrent donc

sur le blanc,

avec le bonheur

que l’on sait.

OBAMA SHOP

Bref,

 

si Jackson séduit un moment au-delà des communautés et des clivages, ce n’est finalement que pour voir ces mêmes clivages lui revenir en pleine figure.

 

Murphy la superstar s’est retrouvée prisonnière dans une image populaire mais parfaitement communautaire, Jackson le politicien fut un Président potentiel, avant de redevenir le candidat noir et, par définition, maudit. Les deux remportent donc des succès historiques, certes, mais sont instamment priés de rester dans une place culturelle et politique claire qui, au bout du compte, ne vient pas perturber outre mesure le monde des WASP américains.

 

Ces derniers rient aux pitreries de Murphy, votent même parfois pour Jackson tout en sachant pertinemment qu’il ne sera jamais Président.

 

Hollywood et Washington sont à l’unisson, et tout est à sa place dans le grand schéma américain.

FLAG /// ©Britta Uschkamp